Ce soir, au meeting de Rome, Maurice Greene courra le 100 mètres. Il n'aura pas pour adversaire son compère Ato Boldon qui a préféré s'aligner sur 200. Depuis le début des compétitions d'été, ils réalisent à chaque sortie des temps extraordinaires. On peut imaginer toutes les hypothèses, mais il y a au moins une certitude, leur technique est parfaite.

«Ato! Ta tête ne doit pas bouger d'un millimètre. Dans les derniers quarante mètres, quand je regarde ton visage, je veux avoir l'impression d'observer une statue.» John Smith, le coach de Maurice Greene et Ato Boldon, choisit généralement ses mots avec précision. L'effet psychologique de ses paroles doit être maximal. Cette scène s'est déroulée il y a un peu plus d'un mois au Drake Stadium de UCLA, l'université de Los Angeles. Depuis, le Trinidadien Ato Boldon a couru trois 100 mètres en 9''86. Mieux, à Athènes, son camarade américain a battu le record du monde de l'épreuve en 9''79. Depuis l'époque de Carl Lewis, aucun sprinter n'avait réussi à établir de telles performances dans la continuité. Aujourd'hui, ils sont deux. Et, pour la plupart des observateurs, les progrès de ces deux génies du tartan sont signés «John Smith».

Cet ancien spécialiste du 400 mètres, qui a manqué la finale des Jeux olympiques de Munich à cause d'une méchante blessure, est en effet devenu le maître à penser des avaleurs de mètres du groupe HSI (Handling Speed Intelligently, gérer la vitesse intelligemment, c'est le nom qu'il a pris depuis quelques mois). Une vingtaine d'athlètes s'entraînent avec lui à Los Angeles, dont les plus connus sont Maurice Greene, Ato Boldon, Marie-José Pérec, Joe Drummond, Inger Miller, Tisha Waller et Anjanette Kirkland.

Trois principes fondamentaux

Pour John Smith, les entraînements reposent sur trois principes. Primo, chaque séance doit être vécue comme une compétition. Secundo, le sprinter doit quotidiennement trouver l'équilibre entre son état psychologique et ses capacités physiques. Tertio, quand les deux premières conditions sont réunies, le travail technique doit être répété des centaines de fois pour prétendre à la perfection. Dans cette optique, le 200 mètres des championnats américains d'athlétisme, remporté par Maurice Greene le 27 juin dernier à Eugene (Oregon) en 19''93, est riche d'enseignements. A peine sorti des starting-blocks, l'Américain s'est retrouvé déséquilibré. Il a même dû poser main à terre pour ne pas s'écrouler. En réalité, ce faux pas a symbolisé l'un des effets pervers de la méthode «keep-your-head-down» enseignée par John Smith.

Généralement, les sprinters de HSI sont en effet connus pour leur port de tête particulier. En 100 et 200 mètres, ils doivent démarrer tête baissée et la faire ensuite pivoter d'une façon verticale «très progressivement» dans les quarante premiers mètres pour l'immobiliser dans le sprint final. Une fois cette position acquise, il leur faut enchaîner sur les doubles accélérations horizontales.

Cette technique, que l'on retrouve immanquablement chez Greene et Boldon, est particulièrement impressionnante sur les épreuves courtes comme le 50 mètres indoor. Au meeting en salle du Los Angeles Invitational, en février dernier, Greene n'a pratiquement pas levé la tête, à la façon d'un taureau enragé. Evidemment, il a gagné l'épreuve en 5''56 établissant ainsi un nouveau record du monde. «Courir un 100 mètres équivaut à courir sur la tranche d'une lame de rasoir, souligne John Smith. Il faut toujours trouver l'équilibre parfait et un mouvement, même infime, de la tête peut se transformer en catastrophe.» Visiblement, Ato et Maurice ont bien appris leur leçon.