L’Allemand Thomas Tuchel est à la tête du Paris Saint-Germain, la meilleure équipe de Ligue 1, un championnat dont il est de loin l’entraîneur le mieux payé. Mais s’il avait été Français, il aurait eu bien du mal à accéder à un tel poste parce qu’il n’a pas, d’abord, été un joueur professionnel de tout premier plan.

José Mourinho a fait la carrière que l’on sait sans avoir été une star des terrains. L’Allemagne voit émerger toute une génération de coachs talentueux mais sans référence balle au pied, d’un Julian Nagelsmann, qui dirige la très ambitieuse équipe du RB Leipzig, à Peter Zeidler, qui fait chavirer le cœur des amateurs de football suisse avec son FC Saint-Gall. Mais en France? Les portes du métier d’entraîneur professionnel seront beaucoup plus grandes ouvertes à Hugo Lloris, Antoine Griezmann ou Kylian Mbappé dans dix, quinze ou vingt ans, s’ils le souhaitent, qu’à des techniciens au parcours solide mais moins clinquant.

Une enquête statistique réalisée par «Le Temps» en 2016: Les grands joueurs font rarement de grands entraîneurs

Au début de la saison 2019-2020, on comptait 12 anciens joueurs parmi les 14 entraîneurs français du championnat de Ligue 1. Les seules exceptions étaient Julien Stéphan (fils de Guy, l’adjoint du sélectionneur national Didier Deschamps) à Rennes et Ghislain Printant à Saint-Etienne. Le second a depuis été limogé au profit de Claude Puel, un ancien pro. A l’heure où Zinédine Zidane demeure le seul entraîneur français en poste dans l’un des quatre meilleurs championnats européens, cela ne manque pas d’interroger dans le milieu. Les Cahiers du football viennent de consacrer un volet de leur «procès du football français» au phénomène.

La situation résulte d’abord des conditions d’accès à la formation débouchant sur le brevet d’entraîneur professionnel de football (BEPF), diplôme nécessaire pour pouvoir diriger une équipe de Ligue 1, Ligue 2 ou National 1. Il est décerné par la direction technique nationale (DTN), elle-même rattachée à la Fédération française de football (FFF). Chaque mois d’avril, une dizaine d’élus est sélectionnée pour suivre le cursus d’un an. Avec une différence de traitement évidente: un ex-joueur de niveau international, justifiant de dix sélections en équipe de France ou d’au moins 150 matchs disputés en Ligue 1, peut directement faire acte de candidature à cette formation, quand les amateurs doivent avoir été entraîneur principal de l’équipe première d’un club non professionnel opérant au niveau national durant cinq saisons.

Postulations non retenues

Après une sélection sur dossier, les candidats restants sont départagés à l’issue de deux entretiens de quinze minutes avec un jury constitué de deux responsables du diplôme. Selon une recherche menée par Jean Bréhon, Hugo Juskowiak et Loïc Sallé, maîtres de conférences en sciences et techniques des activités physiques et sportives, 85% des stagiaires formés au BEPF entre 2002 et 2014 sont «d’anciens joueurs professionnels jouissant d’une carrière relativement longue».

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«On est resté sur l’idée que l’expertise en tant que joueur équivaut à l’expertise en tant qu’entraîneur, explique Laurent Grün, auteur d’une thèse intitulée Entraîneur de football: histoire d’une profession de 1890 à nos jours. Les doutes sont plus grands autour des amateurs, et les formateurs sont eux-mêmes d’anciens pros reconvertis en entraîneurs…» Contacté, Francis Gillot, membre de la DTN et formateur du BEPF depuis avril 2019, a refusé de répondre à nos questions.

Dans la promotion 2019-2020, Pascal Moulin, entraîneur de Jura Sud (National 2), est le seul à ne pas avoir embrassé une riche carrière en pro. Stagiaire le plus âgé (53 ans), il est aussi celui qui a postulé le plus de fois avant que sa candidature ne soit retenue. «J’ai atteint quatre fois la phase d’entretiens avant d’être enfin accepté, relate-t-il avec soulagement. Certains de mes camarades ont été pris dès leur premier essai. En tant qu’amateur, il faut croire en sa bonne étoile et persévérer.»

A l’opposé, Jean-Marc Furlan, entraîneur de l’AJ Auxerre et ancien joueur de Bordeaux, Montpellier ou Lyon, a été sélectionné en 2002 alors qu’il n’avait même pas candidaté. «Aimé Jacquet [qui était alors directeur technique national] m’a appelé pour me dire que je venais passer mon diplôme. L’envoi des dossiers était déjà clos, mais il n’a rien voulu savoir, et j’y suis allé», raconte-t-il, toujours un peu surpris.

Des lacunes à combler

Alors que les anciens pros, dès leur carrière de joueur terminée, peuvent rapidement prétendre au diplôme, les entraîneurs amateurs jouissent souvent d’une longue expérience non reconnue. «Même si joueur et entraîneur sont deux métiers différents, je peux entendre qu’on avantage un peu les pros en reconversion, concède un coach de National 1, qui s’est présenté quatre fois sans succès à ce jour, et qui s’exprime sous le couvert de l'anonymat. Mais dans mon cas, qui n'est pas isolé, j’entraîne depuis plus de trente ans des équipes de jeunes et de seniors. Je connais mon métier, alors ça m’agace un peu que des mecs qui n’ont jamais dirigé une séance d’entraînement passent constamment devant les autres.»

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«Les amateurs souffrent de leur anonymat, complète Laurent Grün. Dans l’inconscient du monde du foot, certains joueurs sont perçus d’avance comme de futurs entraîneurs. Cela rend leur accès au diplôme évident.» Pour combler ces lacunes, les coachs amateurs doivent prouver leur légitimité grâce à des performances remarquables, en réalisant des exploits en Coupe de France ou en faisant monter leur club dans des divisions supérieures.

«A force, la DTN n’a plus trop le choix, indique notre coach de National 1. Les entraîneurs doivent se mettre en conformité avec le règlement, qui les oblige à être titulaires du diplôme en National 1.» Ces dernières années, Christophe Pélissier (Luzenac), Bruno Luzi (Chambly) ou Richard Déziré (Le Mans) ont été «récompensés» de l’ascension de leur équipe en intégrant la formation. Notre interlocuteur, lui, attend encore son heure. «La saison passée, je pensais que c’était la bonne, admet-il un peu amer. On s’était maintenu en National 1 après y être monté, en plus d’une belle performance en Coupe contre une grosse équipe de Ligue 1. Mais ça n’a pas suffi.»

Bien qu’il ne détienne pas encore le précieux diplôme, il est autorisé à entraîner en National 1 grâce à une dérogation, obtenue pour avoir fait monter son équipe depuis l’échelon inférieur. «Une situation inconfortable» qui pourrait l’obliger à redescendre en National 2 si son club «venait à se séparer de [lui]».

«Milieu consanguin»

Jusqu’en 2016, le BEPF n’était pourtant pas obligatoire pour diriger une équipe de troisième division. Il suffisait alors d’un autre titre, le diplôme d’entraîneur de football (DEF), depuis supprimé. «Cette réforme a renouvelé artificiellement le marché du travail, dénonce Yacine Hamened, ancien éducateur à Evian-Thonon-Gaillard et coauteur du livre Pourquoi le foot français va dans le mur, paru en 2015. Désormais, les titulaires du BEPF, majoritairement d’anciens pros, lorgnent les postes de National 1, devenus inaccessibles aux non-diplômés, sauf dérogation.»

Si tous les diplômés ne s’orientent pas vers un poste d’entraîneur principal, l’obtention du BEPF pouvant aussi consolider une place dans le staff d’une équipe professionnelle, le marché de l’emploi reste saturé, sa régulation se faisant souvent au détriment du monde amateur. «On se sent complètement bloqués: on ne peut plus accepter d’offre en National 1, et les portes du BEPF ne s’ouvrent pas pour autant, regrette Julien, un peu désemparé. Certains diplômés sont au chômage, donc je comprends que le nombre de places dans la formation soit restreint. Mais on pourrait au moins instaurer un quota d’entraîneurs amateurs, peut-être deux ou trois…»

«Le milieu du football français est très consanguin, confie Jean-Marc Furlan. Il ressemble à la vie dans l’ensemble de la société, où les ressources humaines priment et où on cherche d’abord à placer ses copains.»

Vers l’étranger?

Certains coachs amateurs sont tentés d’abandonner. «Je ne m’y suis pas encore résolu, j’ai encore de l’espoir, se motive notre coach de National 1. Mais je connais des collègues qui se sont lassés. Je les croisais tous les ans aux entretiens de sélection, mais ils n’y reviendront plus…» Ce verrouillage génère pourtant peu de contestations, les candidats ayant tous «peur de se griller définitivement s’ils manifestent leur désaccord», selon Yacine Hamened.

«Il ne faut pas se décourager! insiste Pascal Moulin, qui a validé son BEPF en mai dernier. Pour moi, c’est une nouvelle carrière qui s’ouvre, je me sens libre.» Mais cette liberté a un prix: la formation coûte 27 100 euros. L’entraîneur de Jura Sud a dû faire un crédit de quasiment 20 000 euros pour la suivre. «Les ex-pros font partie d’un club qui prend généralement en charge les frais, mais moi…»

Afin d’assouvir «son envie de progresser», notre coach de National 1 commence à envisager de se tourner vers l’étranger, où la formation d’entraîneur est souvent plus accessible. L’Espagne, la Suisse, la Belgique ou Andorre délivrent toutes un diplôme bénéficiant de la licence pro UEFA, équivalente au BEPF, qui lui permettrait d’entraîner en Ligue 2, où certains clubs l’ont «déjà sollicité» sans qu’il puisse leur répondre favorablement. «J’aimerais que mes compétences soient reconnues dans mon pays, souffle-t-il. J’ai passé tous mes diplômes avec la DTN, j’aurais un pincement au cœur d’aller ailleurs. Mais si on ne me laisse pas le choix, c’est ce que je ferai.»