Ils y avaient échappé pour huit centièmes à Pékin, au terme d’une finale qui avait mis le feu au cube d’eau du Parc olympique chinois. Les foules avaient retenu le succès américain, gravant un titre de plus pour Michael Phelps alors en quête du grand huit en or. Les nageurs français, eux, n’avaient pas oublié. Et rêvaient depuis quatre ans de transformer l’argent en un métal encore plus précieux.

Ils avaient du beau monde en face d’eux, dimanche soir, quand sonna l’heure de la revanche avec la finale de ce relais 4 x100 m. Une équipe américaine pesant 20 médailles d’or olympiques et des noms comme Phelps et Lochte. Des Australiens armés d’un Eamon Sullivan et d’un James Magnussen (lire ci-dessous), nouvelle star du sprint depuis son titre mondial sur 100 m.

Ils auraient pu se sentir petits, les Français, avec dans leur rang un jeune bizuth inconnu du nom de Clément Lefert. Ils auraient pu, ces Bleus qu’on disait plombés par des frictions, se laisser tétaniser par le gabarit de la concurrence. Rien de cela. Les Tricolores y ont cru. Et sont allés au bout de leur certitude, cueillir l’or regretté de Pékin.

Groggy, les Phelps, Magnussen, Lochte et Sullivan se sont pincés. Le monde entier s’est extasié devant la bravoure de ces «Frenchies». Cette fois, plus aucun doute. Avec ce relais en or, qui suivait de peu le titre sur 400 m d’une Camille Muffat, la France est venue en une soirée confirmer son statut de grande nation de la natation aux côtés des Etats-Unis et de l’Australie. Et a enfoncé le clou lundi avec une autre médaille. De l’or encore, sur 200 m nage libre pour Yannick Agnel.

Que s’est-il passé? Comment la France a réussi en huit ans, depuis le sacre athénien de Laure Manaudou, à se constituer un tel magot aux JO? A devenir une équipe capable de s’offrir le luxe de laisser son champion olympique du 100 m sur le banc des remplaçants. Derrière cette lente révolution, une philosophie insufflée par un homme, Claude Fauquet, longtemps directeur technique national (DTN) de la Fédération de natation, désormais directeur adjoint de l’INSEP. «Ce qui s’est passé dimanche soir prouve que tout est possible dans la vie, confie-t-il au bout du fil. On a essayé de faire passer ce que j’appelle l’idée d’excellence et de culture. Les discours sur le sport sont d’une pauvreté sans nom avec un concept suranné de type «le corps et le mental», et l’idée d’un corps qui serait séparé en parties qu’il faudrait tailler séparément en vue de la performance. Celle de dimanche au relais est une œuvre d’art qui se construit au fur et à mesure que se fait la prise de conscience qu’elle peut exister.»

Pour Fauquet, tout a commencé à Atlanta et un constat d’échec après le zéro pointé des nageurs tricolores: «Nous sommes partis de très bas. Ce jour-là, j’avais dit «nous n’existons plus.» Ce jour-là, son désarroi fut nourri aussi par les plaintes de Franck Esposito, qui lui confiait en avoir marre de croiser au petit matin des athlètes rentrant de boîte de nuit. Ce jour-là, Fauquet réalisa qu’il fallait élever le niveau d’exigence et changer les mentalités. Il décida d’entamer une révision profonde du système. «Depuis Atlanta 1996, ce sont seize ans de travail permanent, de progrès réalisés pas à pas.» Reprenant cette célèbre phrase de l’écrivain Antoine Houdar de la Motte – «L’ennui un jour naquit de l’uniformité» –, l’ancien DTN a renoncé au concept souvent répandu de regroupement des meilleurs. «Le sport n’est rien d’autre que l’expression de la société où chacun a quelque chose à apporter. Convaincus que la richesse vient de la diversité culturelle, nous avons refusé l’idée d’une méthode française à laquelle adhérer. Nous avons valorisé les clubs. Nous en avons dix en compétition entre eux avec des entraîneurs ayant tous la capacité d’atteindre le plus haut niveau mondial. Nous avons pris des décisions importantes, souvent impopulaires, nous avons dû lutter contre vents et marées, mais la voie choisie, et poursuivie aujourd’hui par Christian Donzé (son successeur) porte ses fruits.» Cette absence de pôle national génère d’inévitables guerres de clochers entre clubs et entraîneurs. «Peu importe, tant que cela reste de l’émulation et de la motivation.»

Depuis Atlanta, la Fédération a changé les calendriers, revu les modes de sélection et les méthodes d’entraînement, mis en place une cellule de recherche. Dès 1996, Fauquet a instauré l’idée de minima et d’une sélection aux Européens, Mondiaux et JO basée sur une seule compétition, les Championnats de France. Pour habituer les nageurs à performer le jour J. «Aux Mondiaux de 1998 à Perth, ils n’étaient que neuf athlètes sélectionnés. Tout le monde se moquait de l’équipe de France, se souvient Benoît Lallement, chef du groupe olympique à L’Equipe, qui fut pendant longtemps le correspondant natation. Mais à neuf, ils ont décroché quatre médailles, trois d’argent et une en or avec le titre historique de Roxana Maracineanu. Ce fut un premier déclic. Une source d’inspiration. Plein de gens ont vu que c’était possible. Ce d’autant plus que Roxana avait certes du talent, mais ce n’est pas Manaudou ou Agnel.» Parallèlement, les critères de sélection se sont aussi durcis à la base chez les juniors. Denis Auguin, l’entraîneur d’Alain Bernard, dit que tout le monde avait hurlé au scandale. «Mais on s’est vite rendu compte que ce serait une source de motivation», confie l’Antibois.

Le succès ne se construit pas en un jour et le chemin de l’équipe de France a encore été bafouillant à Sydney avec une seule médaille, et aux Mondiaux 2001 d’où les Bleus sont revenus bredouilles. Puis Laure Manaudou est arrivée. Bousculant les mentalités avec cet aplomb qui lui fit clamer à 15 ans qu’elle allait devenir championne olympique. La suite, on la connaît. L’histoire de la môme d’Ambérieu, aussi complexe fût-elle, a eu un effet indéniable sur la suite du parcours des Bleus. Elle a influencé des nageuses comme Muffat et Coralie Balmy.

Manaudou, championne précoce, paie aujourd’hui le prix d’une pause salutaire et d’une grossesse épanouissante. Alain Bernard paie la déperdition d’énergie d’un titre olympique parfois lourd à porter. Mais ces deux-là auront été les fondations de ce qui se trame ces jours dans le centre aquatique des Jeux de Londres. «Je n’aime pas l’idée d’exemple mais d’ouverture de portes. Laure et Alain ont montré que c’était possible. Philippe Lucas a aussi été un déclencheur. Il n’a jamais mis de limite à l’envisageable, insiste encore Claude Fauquet. La génération actuelle est née de l’exigence et la croyance qu’aucun nageur n’est invincible. Il a suffi dimanche que Magnussen rate son premier 100 m pour que les Français sautent sur l’occasion.» Il insiste, ce qui s’est passé à Pékin a été fondamental. Le fait d’avoir raté l’or de 8 centièmes est resté dans les esprits. «Quand on mobilise et qu’on crée les conditions de la confiance, plus rien n’est impossible. Nous avons là une vraie machine de guerre avec analyses vidéo en direct et logisticiens. C’est aujourd’hui le fruit d’un long travail qui se perpétue et s’améliore.» La France appartient bel et bien au club restreint des tout grands de la natation.

«Convaincus que la richesse vient de la diversité, nous avons refusé l’idée d’une méthode française»