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En France, la renaissance en «bleu»

Après avoir laissé échapper le titre de champion d'Europe à domicile en 2016, le onze tricolore se retrouve dans la délicate position de devoir recoudre un rêve déchiré: celui de 1998, cette victoire au Mondial suivie de tant de désillusions

D'abord chasser les fantômes. Oublier ces mauvais jours où le football français, porté aux nues après la victoire de 1998 contre le Brésil en finale du Mondial au Stade de France, paraissait abonné aux drames et aux échecs.

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Cauchemar du 31 mai 2002 à Séoul, en Corée du sud, lorsque l'équipe de Zinedine Zidane, qualifiée d'office, bute sur l'obstacle sénégalais et entame une descente aux enfers qui s'achévera par son élimination au premier tour. Tragédie du 9 juillet 2006 à Berlin, lorsque Zidane, encore lui, envoie «bouler» d'un coup de tête le défenseur central italien Marco Materazzi en finale de la coupe du monde, signant son carton rouge et son renvoi immédiat du terrain après avoir marqué, sur penalty, d'une insolente «panenka». Déception du 10 juillet 2016 au Stade de France, lorsque le Portugal l'emporte 1-0 en finale de l'Euro après la sortie sur blessure, en première mi-temps, de l'attaquant-star Cristiano Ronaldo. Trois dates qui scandent l'histoire récente du football tricolore. Un tryptique que, ce soir à 17 heures, les footballeurs français emporteront avec eux à leur entrée sur le stade Loujniki de Moscou, face à leurs adversaires Croates. 

Les fractures morales

Oublier ensuite les fractures. Pas les blessures physiques, mais les fractures morales, les félures de l'équipe, les douleurs d'une équipe constituée en rupture par le sélectionneur Didier Deschamps, capitaine du onze vainqueur de 1998. Quelles fractures ? Jugez plutôt. Une fédération nationale de football honnie, vilipendée, conspuée après le funeste incident de Knysna, en Afrique du sud, le 20 juin 2010, lorsque les bleus, englués dans une affaire d'insultes opposant Nicolas Anelka au coach Raymond Domenech, menacèrent de poser les crampons et de faire grève.

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Une élite footballistique tricolore déchirée par les règlements de compte entre l'encadrement national et l'avant centre du Real Madrid Karim Benzema, plombé par la sordide affaire du chantage à la sex-tape contre son ex coéquipier Matthieu Valbuena, entamée à la veille d'un match amical France-Belgique en juin 2015. Perquisitions, mises en examen, relaxe partielle de Benzema par la Cour de cassation, ombre d'un futur procés à grand spectacle..Le pire du football trash. Avec son lot d'accusations sur le refus de réintégrer le lyonnais d'originel algérienne dans le onze tricolore. Benzema, ou l'atout Beur qui cède le pas devant une France de plus en plus «blanc-black»...

La naissance d'un esprit d'équipe

Enfin renouer avec le succès, l'envie, la page que l'on tourne dans le fracas d'une nouvelle génération résolue à décrocher pour de bon le tableau des «anciens» de la bande à Platini, et l'hommage aux ainés de la bande à Zidane. Moscou 2018 pour faire définitivement oublier Guadalajara (Mexique) 1986, et cette mythique demi-finale perdue lors des prolongations contre l'Allemagne. Ces «bleus» là ont pour de bon fait scission. Ils ne sont plus un clan dirigé par une star, incontournable dans les vestiaires et crampons aux pieds. Michel Platini a disparu (provisoirement ?) des arcanes institutionnelles du foot mondialisé. Zinedine Zidane, auréolé de ses trois trophées européens avec le Real de Madrid, attend son heure pour débarquer à Clairefontaine, le centre d'entrainement de la FFF où Didier Deschamps en personne lui a déjà promis sa place.

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Ces «bleus» là ont été mis au pas par le coach. Ils chahutent avec discipline. Ils parlent tous comme des ministres, rompu à la communication sans accroc. Ils exhibent leur parcours d'enfants des banlieues bien élevés, sortis des cités par le haut grâce au sport. La France, coté rebelle, s'est disciplinée. L'Allemagne a, elle, été d'emblée éliminée. L'ordre et le goût de la victoire ont franchi le Rhin le doigt sur la couture du short.

Disruption Macron et discipline Deschamps

Reste...le pays face à ses «bleus». La disruption Macron face à la discipline Deschamps. A l'Elysée, un président quadragénaire persuadé qu'il faut bousculer le modèle français pour le dépoussièrer et lui donner encore une chance de perdurer. A Moscou, dans le secret de la retraite d'Istra, le camp de de base des «bleus», un coach convaincu qu'une équipe n'est pas - surtout pas - une coalition imposée de fortes individualités. Deschamps a «usiné» son collectif. Méthode allemande matinée de discipline importée de Turin et de la Juventus.

1998 était le triomphe d'une équipe issue des rèves des années Mitterrand. Le goût de la gloire et des étincelles. Aimé Jacquet, en sélectionneur besogneux d'un collectif d'étoiles encore trés «France d'en bas», classes populaires blanches et bien rangées. 2018 sera, peut être, la consécration de ce que les années Hollande ne réussirent pas à être: une réconciliation du pays avec lui même après les épreuves des attentats et de de la crise économique. Un pays apaisé, où le travail a pour de bon repris sa place dans l'ordre des valeurs. Ce match ne libérera pas la France. Il lui démontrera, en cas de victoire, que les douleurs des échecs passés ne sont pas fatales. Ces «bleus» là peuvent être ceux de la plus belle des renaissances: celle de la deuxième chance. Y compris aux yeux des Suisses. 

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