Une équipe de France pétrie de talent. Des joueurs de caractère (difficile). Un sélectionneur qui trouve les mots justes, la bonne alchimie pour que tout le monde tire à la même corde. Et une victoire à l’Euro pour couronner le tout.

Cela pourrait être le rêve des footballeurs de Didier Deschamps; c’est surtout le résumé de l’année 2015 des volleyeurs de Laurent Tillie. Depuis que l’ancien international (406 sélections) a repris les rênes de l’équipe de France en 2012, elle ne cesse de progresser: cinquième à l’Euro en 2013, quatrième au Mondial en 2014, puis sacrée en Ligue mondiale et à l’Euro en 2015 pour les deux premiers titres majeurs de son histoire. Les Bleus devront encore faire un petit détour par Tokyo pour aller aux Jeux olympiques de Rio: dimanche, en s’inclinant contre la Russie en finale d’un premier tournoi qualificatif, ils ont manqué une opportunité d’oblitérer leur ticket. Depuis des mois, ils font partie des meilleurs, ce ne devrait donc être que partie remise.

Créativité et folie

Et surtout, cela ne change rien à l’histoire: en chemin vers le Brésil, cette équipe marque les esprits. Georges-André Carrel, le mentor du LUC, ne boude pas son plaisir: «J’ose les comparaisons: cette équipe, c’est la Dream Team de 1992, c’est le Brésil de Pelé en 1970, c’est le Barça lors de certains matches aujourd’hui. C’est la musique universelle du sport.» Pour Jérôme Corda, entraîneur de Lutry-Lavaux en LNB, «c’est la meilleure équipe de France de tous les temps». Georges-André Carrel, encore: «Longtemps, le volley-ball est resté très classique. Avec cette équipe, tout est neuf. Sa créativité et sa folie dans le jeu sautent aux yeux. Et puis il y a aussi le plaisir de jouer qui est évident.»

C’est génial de regarder cette équipe. On sait qu’il va toujours se passer quelque chose de fou.

«C’est génial de regarder cette équipe, confirme le libéro français du LUC, Clément Daniel. On sait qu’il va toujours se passer quelque chose de fou. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de monde derrière elle.» Un sentiment confirmé par les chiffres de L’Equipe 21. La chaîne de télévision sportive a réalisé, avec la finale du tournoi de qualification olympique contre la Russie, la meilleure audience de l’histoire des chaînes de la TNT HD, lancées en décembre 2012. La rencontre a été suivie par 1,2 million de supporters, avec un pic à 1,7 million pour la balle de match.

Des talents, des potes, des égos

Mais qu’y a-t-il au-delà des superlatifs? D’abord, des volleyeurs de premier plan. «La grande force de cette équipe, c’est que tous ses joueurs évoluent dans les meilleurs championnats, souligne Jérôme Corda, neuf saisons professionnelles en France à son actif. Par le passé, il y en avait peut-être un en Italie, mais les autres évoluaient au pays.» Ensuite, il y a une véritable bande de potes qui conjuguent volontiers le sport de haut niveau et la rigolade. «La plupart des joueurs étaient déjà ensemble chez les juniors et les cadets, remarque Clément Daniel, ancien de l’équipe de France junior. L’ambiance était déjà pareille, toujours au beau fixe.» Enfin, il y a de très grosses personnalités.

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Cette équipe de France ne fait pas dans la discrétion. Elle s’est construite avec ses propres codes, autour d’un surnom – la Team Yavbou; verlan de «bouillave», un mot d’argot gitan qui désigne le fait de battre à plate couture un adversaire – qui dit tout d’elle: son ambition, son côté chambreur et l’influence de la culture urbaine. La star de l’équipe, Earvin Ngapeth, prend d’ailleurs le micro sous le pseudonyme de Klima et rappe même des hymnes à la sélection, bien loin des standards proprets de la communication sportive. L’homme a aussi sa part d’ombre: en 2010, âgé de 19 ans, il est renvoyé de l’équipe de France qui dispute le Mondial après une altercation avec le sélectionneur Philippe Blain, qui ne le fait pas assez jouer à son goût. En 2015, il est aussi interpellé pour l’agression, qu’il conteste, d’un employé de la SNCF.

Un profil qui tranche

Mais sur le terrain, Earvin Ngapeth amène sa part de génie à une équipe de France qui ne manque pas de potentiel. Reste à définir comment l’exploiter au maximum. En 2012, après l’échec des Bleus dans la campagne qualificative pour les Jeux olympiques de Londres, c’est Laurent Tillie qui est chargé de relever le défi. Un entraîneur «très simple, humble et passionné», selon Jérôme Corda, qui a joué sous ses ordres à Cannes, en 2007-2008. Georges-André Carrel le connaît bien aussi, et l’admire beaucoup: «Il est studieux, timide.» Un profil qui tranche avec l’exubérance des hommes qu’il a à diriger. «Il a eu la force de reconnaître que s’il voulait gagner, il devait accepter certains caractères difficiles, estime le mentor du LUC. Il impose beaucoup de rigueur, beaucoup de discipline lors des répétitions d’exercice, mais il construit son équipe pour laisser les personnalités s’exprimer.» Jérôme Corda valide: «Bien sûr qu’il donne des consignes, mais il fait attention à ne pas brider le génie de ses joueurs.»

Le staff a bien défini les rôles et les règles. On sait à quoi s’en tenir, il n’y a pas de frustration de la part d’un remplaçant pensant qu’il pourrait jouer après une bonne entrée.

Laurent Tillie est surtout un entraîneur qui déteste la défaite et qui met tout en œuvre pour l’éviter. N’allez pas lui parler de turn-over: pour lui, les meilleurs jouent, point. «Pour arriver à ce niveau de performance, il faut une grosse confiance en soi, décrypte Jérôme Corda. Dans cette idée, les titulaires ont besoin d’avoir une certaine latitude. On ne peut pas sortir Earvin Ngapeth lorsqu’il tente quelque chose de fou et que cela ne marche pas, sinon ça lui mettra un frein.» Toute la difficulté étant bien évidemment de faire accepter ce mode de fonctionnement aux remplaçants aussi. «Le staff a bien défini les rôles et les règles. On sait à quoi s’en tenir, il n’y a pas de frustration de la part d’un remplaçant pensant qu’il pourrait jouer après une bonne entrée. Et le titulaire en difficulté sur un match n’a pas de pression inutile lors de la partie suivante, déclarait à L’Equipe l’ancien capitaine français Pierre Pujol, aujourd’hui remplaçant.»

Peu importent les hashtags

Au-delà de l’impression qu’il laisse à ses hommes le loisir de vivre comme ils l’entendent, Laurent Tillie dirige la manœuvre, mais en s’attachant à l’essentiel. Peu importe les hashtags qu’ils utilisent sur Twitter et le fait qu’ils écoutent du rap dans le vestiaire du moment qu’ils donnent leur maximum lors des entraînements et des matches. «Les joueurs, quand ils se nomment la Team Yavbou, à mes yeux, c’est cette promesse qu’ils se font, d’aller jusqu’au bout de leurs forces les uns pour les autres», glissait le sélectionneur à L’Equipe.

Un surnom, des joueurs charismatiques, une certaine folie dans le jeu et, surtout, des résultats: l’équipe de France de volley-ball peut aujourd’hui rappeler celle de handball (Les Barjots dans les années 90, puis Les Costauds et Les Experts). En attendant d’inspirer celle de football?


Laurent Tillie: «Je ne me formalise pas trop»

L’entraîneur nous livre les secrets et ambitions de son équipe à succès. Une formule entre sensibilité et fraternité

Le Temps: Deux jours après avoir échoué en finale du Tournoi de qualification olympique (TQO), dans quel état d’esprit êtes-vous?

Laurent Tillie: J’ai d’abord été très déçu par cette défaite 3-1. Nous n’avions plus d’énergie, plus de force, plus de lucidité, plus de vitesse après cinq jours et cinq matches de haut niveau. Et puis maintenant, je suis surtout soulagé d’avoir fini à une deuxième place qui nous ouvre les portes du second TQO. Je suis aussi fier de la prestation de mes joueurs.

Le niveau du second TQO devrait néanmoins être plus abordable.

Là, pour une place qualificative en jeu, nous étions huit équipes, dont le champion olympique en titre, la Russie, le champion du monde, la Pologne, et le champion d’Europe, la France. C’est difficile de faire plus relevé, effectivement.

Vous avez pris les rênes de l’équipe en 2012, après l’échec en qualification pour les JO de Londres. Ceux de Rio ont-ils toujours été la finalité de votre projet?

Vous savez, j’avais au départ un contrat de deux ans seulement. Mais c’est clair qu’on se projette sur des objectifs à long terme et l’échéance des Jeux olympiques m’a permis de structurer mon programme. L’idée, c’était de développer une identité.

Quelle a été votre méthode?

La première chose, c’était d’avoir les meilleurs joueurs, bien sûr, et de maintenir leur motivation. Ensuite, j’ai cherché à trouver un style de jeu en fonction des qualités de mes joueurs. Cela passait par accepter le fait que nous ne sommes pas bons au bloc et, donc travailler sur la défense en conséquence, ainsi que par systématiser un jeu rapide, pour compenser notre manque de puissance.

Sur le plan de la gestion du groupe, vous semblez laisser beaucoup de libertés aux joueurs.

Je ne me formalise pas trop, je ferme les yeux sur certaines habitudes des jeunes (rires). Le rap omniprésent, les tenues vestimentaires, les petits retards. Je me montre plus ou moins coulant, en fonction des moments. C’est assez fin. Il faut sentir quand on peut faire un reproche, quand il faut donner un encouragement.

Mais au final, l’ambiance paraît excellente.

Les joueurs n’ont pas peur du staff et le staff n’a pas peur des joueurs. Il y a une certaine fraîcheur dans les relations.

On dit de votre équipe qu’elle ne manque pas de gros caractères. Est-ce facile à gérer?

Parfois non, bien sûr. Il faut savoir tenir compte du ressentiment, des frustrations de ceux qui ne jouent pas, qui trouvent qu’on s’entraîne trop. Cela demande une certaine psychologie.

Pour Georges-André Carrel, votre équipe a réinventé le volley-ball par sa folie. Vous êtes d’accord?

Nous avons un jeu qui demande beaucoup d’énergie et qui est basé sur la défense et le soutien, et en cela il est atypique. Et puis les joueurs se sentent libres de faire des choses un peu folles. On leur laisse le droit à la spontanéité. Et jusqu’ici, ça a souvent marché.

Tenez-vous là la meilleure équipe de France de tous les temps?

Je ne sais pas, il y en a eu de bonnes par le passé. Maintenant, l’équipe actuelle marque par son style et c’est celle qui a obtenu le plus de résultats…