La Route du Rhum 2018 a connu un final ahurissant, dans la nuit de dimanche à lundi, en Guadeloupe. Après 7 jours, 14 heures, 21 minutes et 47 secondes passés en mer, Francis Joyon a devancé François Gabart – qui avait mené pratiquement toute la course – de 7 petites minutes seulement. De quoi battre le record de l’épreuve, jusqu’alors détenu par Loïck Peyron, d’environ 45 minutes, et écrire un nouveau chapitre de sa légende. Jamais depuis 1978 et la première édition, quand le Canadien Mike Birch l’avait emporté devant Michel Malinovsky pour 98 secondes, les deux premiers bateaux à Pointe-à-Pitre n’étaient arrivés aussi proches l’un de l’autre.

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Il y a dans ce dénouement extraordinaire quelque chose qui tient de la fable intemporelle davantage que de la chronique sportive. Francis Joyon, 62 ans, a dominé un rival de vingt-sept ans son cadet. Idec Sport, son trimaran vieux de douze ans (une éternité à l’échelle du développement des technologies), a dompté Macif, un «Ultim» de dernière génération capable de voler au-dessus de l’eau par la grâce de ses foils.

Compétiteur acharné

Il n’y a même pas besoin de trop caricaturer l’affaire pour y voir la victoire symbolique de l’ancien sur le moderne, et ce n’est pas pour déplaire à Francis Joyon. «Moi je suis très sensible à ce qui se passe sur la planète. Construire un bateau neuf, c’est aussi avoir une empreinte carbone très lourde. Là, l’empreinte carbone n’est pas trop lourde parce qu’on utilise quelque chose d’existant, on le fait vivre et durer, ça correspond bien à ma philosophie quand j’étais jeune, que je recyclais des morceaux de coque et que je retapais des bateaux pour aller courir. Je me sens plus en paix avec moi-même qu’en construisant un bateau neuf de A à Z.»

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Attention tout de même à ne pas voir sous son allure tranquille un romantique détaché ou désintéressé. Décidé à ne pas trahir la vision de la voile qu’il a eue gamin, il est également obsédé par la performance. Voilà des années qu’il vogue sur toutes les mers de la planète pour établir des records. En 2004, il signait un exploit retentissant en améliorant le record du tour du monde en solo en 72 jours et 19 heures, soit plus de cinquante jours de mieux que ce qui avait alors été accompli. Depuis, il n’a eu de cesse de se frotter à tous les records en mer, avec les moyens du bord.

Peu de casse

Son dernier coup d’éclat remontait à janvier 2017, quand il a enlevé le Trophée Jules Verne en un temps ahurissant de 40 jours et 23 heures (record du tour du monde en équipage) avec ses cinq hommes d’équipage sur Idec Sport. Un an et demi plus tard, c’est sur le même bateau mais en solitaire qu’il vient de remporter sa première Route du Rhum. L’épreuve s’était toujours refusée à lui. A son palmarès: une deuxième place (en 2010), deux sixièmes places (en 1998 et 2014), une dixième place (en 1990) et deux abandons (en 1994 et 2002).

Cette année, il a eu la chance de subir peu de casse. «Pendant la course même, je n’ai pratiquement pas bricolé, a-t-il expliqué à l’arrivée. J’ai eu une nuit à faire un peu d’électronique. Les chocs avaient été tellement violents qu’un capteur s’était décroché. J’ai aussi cassé deux bloqueurs de dérive, mais ce n’est pas grand-chose par rapport aux autres bateaux…»

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François Gabart, lui, n’avait pas été épargné dans les dépressions du début de course, mais au moins a-t-il pu gagner la Guadeloupe. Les «Ultim» d’Armel Le Cléac'h et de Sébastien Josse ont été contraints à l’abandon, ceux de Thomas Coville et Romain Pilliard ont été longtemps immobilisés au port de La Corogne et n’ont pas encore terminé leur périple – comme tous les autres navigateurs en lice.