Le MMA (Mixed Martial Arts) est le sport de combat qui englobe tous les autres. Petit à petit, soumission après soumission, K.O. après K.O., cette discipline longtemps perçue comme barbare prend l’ascendant sur toutes les autres. Dans la cage de l’octogone (la surface, grillagée, des combats de MMA) comme sur tous les rings, tapis et tatamis, les poids lourds sont la catégorie reine. Depuis samedi soir et sa victoire par K.O. au deuxième round sur l’Américain Stipe Miocic pour le titre mondial de l’Ultimate Fighting Championship (UFC), on est en droit de considérer le Camerounais Francis Ngannou comme le meilleur combattant du monde.

Ce colosse (1 m 93, 113 kg) apparu sur le tard (il a déjà 34 ans) comptabilise 16 victoires, la plupart expéditives, et trois défaites. Il est surnommé «Predator», ce qui ne correspond pas à sa nature plutôt paisible au repos. Pour lui, le MMA est un moyen avant d’être une fin et il s’enquiert toujours de la santé de son adversaire avant de fêter ses triomphes. Si Francis Ngannou est bien un «Predator», c’est davantage en référence au film culte de John McTiernan (1987), dans lequel une armée de gros bras (le catcheur Jesse Ventura, Arnold Schwarzenegger et Carl Weathers, l'Apollo Creed des Rocky) se prennent une branlée dans la jungle par un guerrier doté d’une force surhumaine et venu d’une autre planète.

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Francis Ngannou est bien ce combattant solitaire, issu de la planète misère et errant dans une jungle qui s’appelle la vie. Lorsqu’il se prépare mentalement avant ses combats, il repense à ce qu’il a vécu «et tout alors [lui] apparaît alors moins dur». Même s’il n’a débuté le MMA qu’en 2015, à 29 ans, il constate: «J’ai été un combattant toute ma vie.»

La sienne débute en 1986 à Batié, un bourg de l’ouest du Cameroun, en pays bamiléké, sur la route nationale qui relie Douala et Bafoussam. Batié est célèbre pour sa carrière de sable. «Je sais où je suis né mais je ne pourrais pas dire où j’ai grandi», résume Francis Ngannou pour parler de son enfance, interrompue à l’âge de 6 ans par le divorce de ses parents. Brinquebalé d’une famille à l’autre, d’une école à l’autre, il voit le conflit de ses géniteurs dilapider le peu de fortune familiale et ses maigres chances de réussite scolaire. Bien que doué à l’école, il commence à travailler à 12 ans à la carrière de sable.

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Un corps sculpté à la barre à mine

Le travail, à la barre à mine, est exténuant en plus d’être dangereux. C’est en plantant sa tige de fonte dans les flancs de la montagne rouge qu’il se sculpte une musculature de colosse. Plus tard, il développe son explosivité et sa coordination en chargeant des ballots de vêtements de 55 kilos. A 22 ans, il a un corps d’athlète mais n’a jamais fait de sport de sa vie lorsqu’il entre dans une salle de boxe. Il veut échapper à sa condition, s’inventer un avenir, lui qui se rêvait avocat ou architecte. Ou Mike Tyson. Mais le noble art aussi nécessite de longues études. Il a la force, mais pas la vitesse, ni la technique.

En 2012, à 26 ans, Francis Ngannou devient l’un de ces migrants anonymes qui risquent leur vie pour traverser la Méditerranée. Un épisode sur lequel il se refuse à donner des détails. Il arrive à Paris avec 100 euros en poche. Personne ne l’attend, il ne connaît personne, il n’a pas d’amis, pas de papiers. Il dort dans la rue ou dans les parkings publics, est SDF, et trouve ça normal. «Je ne m’attendais pas à autre chose, explique-t-il dans le documentaire que L’Equipe Explore lui consacre en 2018. Beaucoup pensent que la France est un paradis, mais moi je savais que mon paradis je devais me le construire.»

Porte de la Villette, son gabarit hors norme ne passe pas inaperçu. L’association d’aide aux sans-abris La Chorba («la soupe») lui offre des repas, puis de les distribuer aux autres. Elle est située à côté d’une salle de boxe, la MMA Factory. Francis Ngannou a 28 ans mais il rêve toujours de forcer les portes de son paradis avec ses poings. A la salle, où il s’entraîne avec sa seule paire de chaussures qu’il porte partout, ses lacunes techniques sont les mêmes qu’au Cameroun mais sa force de frappe phénoménale impressionne. On lui conseille de s’orienter vers le MMA, ce qu’il accepte en 2013, un peu contraint et forcé et après un détour infructueux par le pancrace.

Victoire expéditive à Genève

Les rudiments techniques acquis, il domine vite ses partenaires d’entraînement par son punch hors norme. Le Predator est lâché. Il dispute son premier combat en novembre 2013, perd le suivant un mois plus tard, puis enchaîne dix victoires qui le font grimper dans la hiérarchie et connaître aux Etats-Unis. Son cinquième combat a lieu à Genève, le 20 septembre 2014 au Théâtre du Léman, contre le Lausannois Luc Ngeleka, à qui il inflige une «guillotine debout» (étranglement) après 44 secondes.

En janvier 2018, il obtient une première chance mondiale contre Stipe Miocic, qui fait durer le combat et s’impose sur décision. Francis Ngannou se dit alors qu’il est souvent tombé mais qu’il s’est toujours relevé. Il revient, plus fort, plus déterminé. «Dans la cage, je me sens chez moi.» Les intrus sont vite expédiés. Ses quatre derniers combats avant sa revanche sur Stipe Miocic durent 44 secondes (Curtis Blaydes en septembre 2018), 26 secondes (Cain Velasquez en février 2019), 71 secondes (Junior Dos Santos en juin 2019), 20 secondes (Jairzinho Rozenstruik en mai 2020).

Batié est désormais célèbre pour Francis Ngannou, qui a fait fortune à Las Vegas et atteint son paradis. Il est le Tyson du MMA. Avec, ironie de l’histoire, un style que Jon Jones, la légende de l’octogone et possible prochain adversaire, juge trop inspiré de la boxe anglaise pour lui résister.