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Lionel Messi marque un but contre le CD Leganes au Camp Nou, le 19 février 2017.
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Les corps et leurs mouvements

Francisco «Paco» Seirul-Lo, le maître inconnu du Barça

Tout le monde s’enthousiasme sur le jeu du FC Barcelone mais personne ne s’interroge sur les conditions d’entraînement qui le fondent, s’étonne le sociologue Pierre Escofet dans le deuxième volet d’une série de chroniques sur les «maîtres inconnus»

La dernière défaite, aussi sèche soit-elle, ne change strictement rien à un fait que je crois pour le moins remarquable. Je veux parler de la déconnexion presque totale entre la domination teintée d’émerveillement qu’exerce depuis plus de vingt ans le jeu du FC Barcelone sur le football européen et l’absence d’un intérêt que je pourrais qualifier de «consistant» sur les conditions d’entraînement qui en fondent la possibilité. Un homme, pourtant, en sait très long sur le sujet. Un grand maître. Pour ainsi parler un inconnu. Ses textes théoriques sont peu commentés en dehors de la sphère hispanique. A peine traduits. Jamais vraiment lus.

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Le plus rapide, c’est Guardiola

Selon Francisco «Paco» Seirul-Lo (Salamanque, 1945), puisque c’est de lui dont il s’agit, le principe de «spécificité» constitue la pierre angulaire de toute méthode d’entraînement. La proposition, il est vrai, ne livre pas facilement la clé de son mystère. Reliée qu’elle est à des théories sophistiquées, d’un abord pour le moins difficile (structuralisme, théorie des systèmes, etc.). Heureusement, ce professeur des sciences du sport à l’université de Barcelone, longtemps responsable de la méthodologie du Barça, a le sens de la formule.

Ainsi, en 2000, lors d’un congrès réunissant des préparateurs physiques, il explique: «La vitesse de réaction en vigueur dans les sports individuels n’est d’aucune utilité pour les sports collectifs. Si je te dis que le joueur le plus rapide du FC Barcelone n’est autre que Guardiola [joueur à l’époque peu réputé pour sa vitesse de course], tu le crois ou tu le crois pas? Moi, j’organise une séance de «vitesse» par semaine, et le joueur le plus véloce tenant compte des contraintes spécifiques que j’y apporte n’est autre que Pep. Attention! Sur cinq ou vingt mètres, Sergi est beaucoup plus rapide que lui; mais, si dans cet espace, j’élabore une situation qui demande un «calcul» dans la prise de décision, comme celui qui consisterait à évaluer le positionnement de plusieurs coéquipiers avant de réorienter sa course, le premier, c’est Guardiola.»

Guardiola, en son temps, se distinguait donc par sa faculté à évoluer sur le terrain en évaluant. Pour Seirul-lo, cette «évaluation/évolution» constitue le propre du footballeur. Sa contrainte primordiale. L’axiome qui ne se discute pas.

L’entraînement structuré

Que le football exige la prise de décisions en considérant des éléments en évolution constante (ballon, coéquipiers, adversaires, espaces, etc.), est une affaire entendue. Je crois l’avoir suffisamment précisé dans d’autres chroniques en évoquant la différence entre des sports à «contexte stable (golf, tir à l’arc, etc.) et ceux à contexte dynamique (tennis, basket, foot, etc.). Il faut donc aller plus loin. Car, si le mot «dynamique» renvoie effectivement à un environnement qui bouge, tout l’enjeu est de comprendre quelle logique «spécifique» préside à cette animation. «L'entraînement structuré» de Paco Seirul-lo a précisément été conçu pour répondre à cet impératif.

Les jeux dans des espaces réduits et autres ateliers élaborés par la science de ce maître, si difficiles à comprendre pour les joueurs n’étant pas du sérail, sont en réalité des modèles réduits reproduisant de manière prototypique ces logiques interactives. Ils obéissent à une logique fractale. Le «tout» est toujours dans la partie. En ce sens, cette méthode se distingue d’une approche globale classique parce que celle-ci n’amplifie pas avec clarté les informations qui, dans le flux des actions, sont à traiter prioritairement. Elle se distingue aussi d’une approche analytique ou intégrée. Le football ne peut se désintégrer: une tranche motrice, une tranche cognitive, une tranche affective, etc. Cette discrimination n’a aucune réalité sur le terrain.

La révélation de Thuram, la frustration de Fabregas

De sorte que, à mesure que les joueurs se familiarisent avec les exercices de la méthode, leur système nerveux stocke en mémoire non pas des images figées, non pas des échelles de course, non pas des parcours entre des piquets immobiles, mais les différents paramètres qui structurent l’incertitude dans le football. Rappelons que le «cognitif» régit aussi les processus de mise en mémoire, et de récupération de ce qui a été mis en mémoire. Si, lors de vos entraînements, vous stockez dans votre «disque dur» des éléments qui ne contiennent pas les logiques «spécifiques» du jeu en situation, alors vous serez toujours débordé et à contretemps. Au football, la connaissance est une reconnaissance.

Dans un article du journal «El Pais» parut en 2013, Lilian Thuram confiait qu’en arrivant à Barcelone, la découverte des principes de jeu en vigueur du côté du «Camp nou», lui avait permis de se sentir pleinement footballeur. Au point d’ailleurs de se demander quel sport il avait bien pu pratiquer tout le long de son impressionnante carrière. Tout récemment, Cesc Fabregas exprimait son désarroi… pour des raisons similaires. Désormais, s’il veut jouer avec Chelsea, il doit s’imposer par la force. Courir comme un dératé. Inhiber une virtuosité dont son entraîneur et certains de ses coéquipiers ne savent plus trop que faire. Si l’on veut que le football soit l’objet d’un apprentissage, même pour les professionnels les plus aguerris, il serait peut-être temps de réfléchir sur la déconnexion presque totale entre la domination teintée d’émerveillement… je crois qu’on s’est compris.

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