Nautisme

François Gabart, la voile à toute vapeur

En améliorant le record du tour du monde en solitaire de plus de six jours, François Gabart pose de nouveaux jalons. Et pense que d’autres, bientôt, feront mieux

Comme le dirait son sponsor, c’est un exploit massif. Dimanche, à l’heure où les noctambules sortaient de boîte, un jeune homme d’à-peu-près leur âge rentrait au port et dans le livre des records. Il s’appelle François Gabart, 34 ans, mèches blondes tirant sur le roux, et il est le nouveau petit prince de la voile hauturière. En bouclant son tour du monde en solitaire dans un temps de 42 jours 16 heures 40 minutes, le Charentais a amélioré le temps de référence de 6 jours et 10 heures. Au passage, il bat également huit records intermédiaires.

Ce dimanche, Gabart rit, et ce soir, Gabart dîne à la maison. La maîtrise avec laquelle il aura ramené à bon port son maxi-trimaran Macif (30 mètres de long et 21 mètres de large, catégorie Ultim) impressionne: six semaines exactement, la barre des 50 km/h de moyenne (27,2 nœuds) franchie; c’est propre, carré. Fou, quand on réfléchit à ce que cela signifie concrètement.

Un jeune homme pressé

Alors que les pensées se bousculent dans les têtes comme les coquilles de noix autour du géant des mers dans la rade de Brest, difficile de savoir ce qui frappe le plus dans cet exploit insensé. La marge, près de 15%, avec laquelle il efface Thomas Coville, tout d’abord. Le temps de référence n’avait pourtant qu’un an, Coville l’avait établi à sa cinquième tentative et le Rennais avait lui-même dégraissé de huit jours la précédente marque de référence (Francis Joyon en 2008). Gabart fait mieux, du premier coup, dès son second tour du monde.

Sa jeunesse force l’admiration. La voile est un milieu où il faut faire ses preuves et accumuler de l’expérience avant d’obtenir la confiance d’un sponsor. Il faut ensuite prendre le temps de monter un projet. A 34 ans, François Gabart possède déjà un palmarès conséquent: la Fastnet Race (avec Michel Desjoyeaux) et le Vendée Globe en monocoque (record à la clé) en 2013, la Route du Rhum en 2014, la Transat Jacques Vabre en 2015 (avec Pascal Bidégorry), la Transat anglaise en 2016, The Bridge (en équipage) en 2017.

Une alchimie parfaite homme-équipe-bateau

L’émotion a quand même rattrapé cet homme pressé. Une fois la ligne rouge d’arrivée (fictive) passée sur son écran de contrôle, ses yeux se sont embués.

«Voilà, je crois que c’est bon, a-t-il simplement commenté dans une vidéo diffusée en direct. Je viens de couper la ligne d’arrivée, c’est assez fou, c’est assez irréel, je suis un peu abasourdi.» Lui-même stupéfait de la portée de son exploit, il avouera ensuite être «resté sans bouger, dans le noir, tellement je ne savais plus trop quoi faire. Il y a des cargos, des bateaux de pêche autour de moi, c’est assez bizarre comme ambiance, et en même temps, c’est assez extraordinaire. Je ne sais pas si je réalise vraiment ce qui est en train de se passer, je sais juste qu’il y a un chrono qui est juste génial. Je suis fier et heureux d’avoir fait ce joli voyage autour de la planète.»

«J’ai un bateau extraordinaire et je commence à bien le connaître. Il est capable d’être efficace longtemps et de façon saine»

François Gabart

Les spécialistes ne décèlent pas de faille dans son projet. Bon sponsor, bonne équipe à terre, bon bateau. L’alchimie parfaite, tant la course en solitaire est un travail collectif. Son Macif, un trimaran de la classe Ultim mis à l’eau en 2015, a été conçu en collaboration avec Vincent Lauriot-Prévost. «Avec François, nous avions décidé de faire de ce bateau une première version intermédiaire entre ceux qui ne volent pas et ceux qui volent beaucoup, détaille l’architecte au Figaro. Son flotteur sous le vent sort de l’eau en s’appuyant sur un safran en T et un foil. Entre 15 et 20% de sa coque centrale restent immergés.»

Bientôt les bateaux volants

Malgré son nom, Macif est plutôt simple, léger, pas trop puissant mais manœuvrable par tout temps. A l’image de son barreur, c’est un polyvalent, parfaitement pensé pour la navigation en solitaire. «J’ai un bateau extraordinaire et je commence à bien le connaître. Il est capable d’être efficace longtemps et de façon saine», confiait François Gabart au moment de doubler le cap Horn. «François surfe sur la vague d’avoir été le premier Ultim nouveau et d’avoir été dans le bon timing. C’est un stratège incroyable», estime aujourd’hui Thomas Coville.

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L’exploit de Gabart a ceci de marquant qu’il abolit la frontière qui existait en mer entre la course et le voyage, entre la performance sportive et l’aventure humaine. Tout ceci est désormais entremêlé, fusionné, contracté dans l’espace-temps. «Ce bateau est extraordinaire. Il a volé, pas tout le temps. Dans quelque temps on volera autour du monde. Voler autour du monde, ça me plairait. En équipage, je pense que c’est jouable. Ce record, il va être battu assez rapidement et souvent. Et ce n’est pas très grave.» Et François Gabart de préciser, comme pour rappeler que la haute mer restera toujours d’abord une histoire humaine: «Mais ce ne sera pas simple. Le prochain, il va en baver.» Nul doute que, quelque part, un candidat en salive déjà.

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