L’Athletic Bilbao dispute la finale de la Supercoupe d’Espagne contre le Real Madrid dimanche soir (19h30) à Riyad, en Arabie saoudite. Jeudi, les Basques ont éliminé l’Atlético Madrid en demi-finale grâce à un but en fin de match de Nico Williams (2-1). L'embrassade du jeune attaquant avec son frère aîné Iñaki et les pleurs en tribune de leur mère, Marta Arthuer, ont ému l’Espagne et mis en avant le destin hors norme de ces deux immigrés devenus Basques, condition absolue pour porter le maillot rayé rouge et blanc de l’Athletic.

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Que deux frères jouent dans la même équipe est une rareté. Que deux Africains d’origine évoluent pour les «Leones» (Lions) de Bilbao est une première. Que Iñaki (27 ans) et Nico Williams (20 ans) soient de ce monde est un miracle. En 1993, leurs parents fuient le Ghana, traversent le désert du Sahara, jusqu’à atteindre la Méditerranée. «Ils sont des super-héros pour nous, confiait l’an dernier l’aîné sur Antena 3. Ils ont vu des gens mourir sur le chemin, ont dû les enterrer eux-mêmes, boire leur propre urine. Ils ont même été détenus comme des réfugiés de guerre. Ma mère m’avait dans le ventre lorsqu’elle a sauté le mur à Melilla (enclave espagnole située au nord du Maroc). Elle a un mérite incroyable, celui d’avoir joué ainsi sa propre vie et celle de son futur enfant. Je n’oublie jamais d’où je viens et ce qu’ont subi mes parents.»

Une odyssée pieds nus

Son père Félix, qui a effectué l’odyssée pieds nus, s’en sort avec des blessures aux jambes et la plante des pieds brûlée. En Andalousie, une association les prend en charge et les envoie à Bilbao, où ils font la connaissance d’Iñaki Mardones, un ancien prêtre qui les prend en charge. «Comme je parlais anglais, je me suis proposé pour les accueillir, raconte-t-il au Temps. On les a accueillis dans une maison qui appartenait à Caritas et lorsque Maria a eu des contractions on a pris un taxi pour l’hôpital. Je suis resté avec Félix jusqu’à la naissance du bébé. Pour me remercier, ils l’ont prénommé Iñaki. Quelle émotion, imaginez le cadeau! Je leur en suis très reconnaissant.»

La famille Williams part ensuite s’installer en Navarre, à Sesma, puis à Pampelune, sans perdre le contact avec Iñaki Mardones. Pour ses 3 ans, le bienfaiteur offre son premier kit complet de l’Athletic Bilbao (maillot, short et chaussettes) au jeune Iñaki. A 18 ans, celui-ci reçoit l’équipement officiel en intégrant le centre de formation des Lions, après avoir été repéré au CD Pamplona. «Notre section en Navarre nous l’avait signalé, se souvient Gontzal Suances, éphémère pro devenu recruteur pour le club de sa vie. J’y suis retourné quatre ou cinq fois, puis il est venu faire quelques entraînements pour qu’on puisse le jauger. Il était plus rapide que la moyenne des joueurs de son âge, il sortait vraiment du lot. A la fois dans ses déplacements et dans l’exécution des actions.»

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Lorsqu’il débute en professionnel en 2014, Iñaki Williams devient le premier joueur d’origine africaine à porter les couleurs de l’Athletic Bilbao, un club qui n’accepte que des joueurs nés au Pays basque, ayant une ascendance locale ou formés dans un club de cette communauté autonome. Il est aujourd’hui le symbole d’une nouvelle mixité sociale en Espagne, à l’instar d’Ansu Fati (Barcelone) et Adama Traoré (Wolverhampton), deux internationaux. Avant eux, Vicente Engonga (né à Barcelone de parents équato-guinéens) et Marcos Senna (né à São Paulo, naturalisé en 2006, vainqueur de l’Euro 2008) faisaient surtout figure d’exception.

Collés l’un à l’autre

Si Iñaki Williams (27 ans) ne compte qu’une seule sélection avec les A, en mai 2016 contre la Bosnie, et qu’il envisage de jouer pour le Ghana, son frère Nico (19 ans) pourrait prendre la relève. Depuis le début de saison, l’ailier a participé à toutes les rencontres de Liga de l’Athletic Bilbao et s’est installé chez les Espoirs. «Nico a du culot, il n’a pas peur de tenter, juge Gontzal Suances. Il est très fort des deux pieds. Iñaki n’est peut-être pas aussi doué, mais c’est un bourreau de travail. Il veut tout le temps s’améliorer, il a une grande force de caractère.»

Les frères Williams vivent collés l’un à l’autre depuis toujours. «J’ai été comme un père pour lui, relatait Iñaki sur Antena 3. Mon père a dû aller à Londres, parce qu’il ne trouvait pas de boulot en Espagne. Ma mère travaillait de nuit, au supermarché, à l’aéroport, elle a fait tous les métiers possibles. Je m’occupais de mon frère, je l’amenais à l’école, à l’entraînement, je le douchais, l’habillais, je lui faisais à manger.» Les difficultés du paternel à s’intégrer professionnellement illustrent un problème de fond, dans un pays où les immigrés peinent encore à trouver leur place.

«Les Africains sont très minoritaires en Espagne et souvent dans l’ombre, regrette Ernestine Badjeketek, une habitante de Bilbao d’origine camerounaise qui se rend régulièrement à San Mamés, le stade de l’Athletic. Je ne connais pas de Noir ayant un poste à responsabilité dans une mairie ou dans un hôpital, en tant que médecin ou même infirmier. On les retrouve toujours dans les métiers de l’hôtellerie ou du nettoyage. On est invisibles.» Au-delà des difficultés d’intégration, un racisme latent est palpable en Espagne. Il s’immisce de temps à autre sous la plume de certains journalistes sportifs, qui sont les derniers à utiliser encore le terme raza (race) pour désigner des joueurs.

Un racisme latent dans le football

En octobre 2020, le journaliste Salvador Sostres avait comparé Ansu Fati à «une gazelle», puis dans la foulée à «un très jeune vendeur ambulant noir qui tout à coup se met à courir sur le Passeig de Gracia [grande avenue barcelonaise]», lorsque la police arrive. Ces propos avaient provoqué la colère d’Antoine Griezmann et de Gary Lineker, notamment. «C’est dégoûtant, comme si on était revenu 50 ans en arrière», s’était offusqué l’ancien attaquant anglais du Barça. Le racisme s’invite aussi parfois sur les terrains de Liga, comme cela avait été le cas lors de Valence-Cadix en avril dernier, lorsque Juan Cala avait proféré des insultes envers Mouctar Diakhaby, sans qu’aucune sanction ne soit ensuite prise envers le joueur andalou, faute de preuve.

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Le racisme peut également surgir des tribunes. En janvier 2020, les supporters de l’Espanyol Barcelone avaient ainsi imité des cris de singe alors qu’Iñaki Williams s’engouffrait dans le tunnel menant aux vestiaires. Le Parquet de Barcelone avait ensuite ouvert la toute première enquête civile pour acte raciste lié à un match de football en Espagne. L’attaquant basque avait alors confié au juge s’être senti «humilié» par le comportement de ces deux individus.

La visibilité d’Iñaki Williams (qui a battu en octobre un record vieux de trente ans du plus grand nombre de matchs joués consécutivement), l’émergence de son frère, le talent d’Ansu Fati ont vocation à faire évoluer les mentalités. «J’ai envie de voir des hommes politiques qui prennent exemple sur Iñaki et Nico, qui sont arrivés au sommet dans leur domaine, espère Ernestine Badjeketek. J’aimerais que d’autres enfants suivent leurs traces, pas seulement en football, mais aussi dans d’autres sports et d’autres domaines.»