Champion du monde, Gottéron! Champion du monde du suspense et de l'angoisse. Vainqueur toutes catégories dans l'art délicieusement détestable de jouer avec les nerfs des milliers de fan's tétanisés à force d'arborer le sale air de la peur. La mort aux trousses pendant le week-end le plus long de son histoire, l'équipe fribourgeoise a attendu les dernières minutes de l'ultime match du tour qualificatif, dimanche après-midi, à Rapperswil (victoire 4-5), pour arracher sa place en play-off de ligue nationale A de hockey sur glace. Le dernier match, soit le 44e d'une série qui a laissé croire un temps que jamais pareil dénouement serait possible. Mais que ce fut laborieux et crispant. «L'éternité, c'est long surtout à la fin», aime dire Woody Allen. Dans le cas de Gottéron, on avait manifestement décidé que ce serait très long, et dès le début. Au retour sur une bataille en deux temps entre Gottéron et son destin.

«Waouh!» samedi soir après la victoire 4-3 (2-1, 1-1, 0-1) en prolongation contre Langnau (le match qu'il ne fallait pas perdre sous peine de condamnation pure et simple aux play-out), Jean-Yves Roy ne trouve pas d'autres mots pour exprimer ce que lui inspire la partie complètement folle que lui-même et les siens viennent de vivre. Auparavant il a tout de même cru bon de détendre l'atmosphère d'une boutade: «Je ne sais pas s'il y avait un producteur de Hollywood dans les gradins, mais j'aurais un scénario à lui proposer.»

Le scénario en question à consisté en un but encaissé après 16 secondes de jeu seulement. «Il s'est dit que ce n'était pas grave confiera Goran Bezina. Qu'il restait encore beaucoup de temps pour revenir au score. Mais leur troisième but nous a porté un coup au moral. Nous étions crispés.» Car il y eut un troisième but emmentalois, une égalisation en début du dernier tiers, de même qu'il y eut une égalisation à 2-2 après que Gottéron ait repris ses esprits par Michel Mouther (12e minute) puis par Philippe Marquis (18e minute). En clair, jamais les Fribourgeois ne sont parvenus à se donner cette avance au score qui permet de respirer sereinement. Toujours, leurs adversaires les ont rejoints dans cette course folle dont il était dit qu'elle serait fatale à l'une des deux formations. Sentiment d'oppression accru par les longues, très longues minutes de pénalités concédées par les joueurs de Gottéron: seize au total, pendant lesquelles le gardien jaune et noir Thomas Ostlund a fait l'impossible pour sauver les meubles.

A plusieurs reprises la confusion a régné autour de la cage du géant suédois, provocant les haut-le-cœur des 10 700 spectateurs (guichets fermés). Consultation de la vidéo, minutes de flottement, rien n'a été épargné au public. Et surtout pas le début. A 3-3, les deux équipes ont dû en passer par les prolongations, justement nommées «mort subite». Mais là, comme pour se faire pardonner d'avoir été si fébriles tout au long du match, les Fribourgeois ont abrégé les débats au bout de 11 secondes seulement, grâce à un tir de Goran Bezina. «Le but le plus important de ma carrière, dira-t-il un sourire jusqu'aux oreilles. Jusqu'à samedi soir il était l'une des pièces maîtresses de la défense fribourgeoise. Son étoile montante, sa force tranquille (lire Le Temps du 12 février). Sur le coup de 22 heures, le jeune joueur d'origine croate s'est brusquement élevé au rang de héros, déclenchant la liesse parmi les siens.

Gil Montandon, revenu malgré une blessure et auteur du troisième but fribourgeois, a partagé du regard l'instant avec sa famille, debout quelques mètres plus haut dans les tribunes. Avant que toute l'équipe ne fasse son retour sur la glace en t-shirt pour prolonger l'ivresse de ses supporters. «Nous n'avons pas bien joué, analysera-t-il. Dans ces moments-là, il ne faut surtout pas trop en faire, vouloir se sacrifier pour l'équipe. Langnau aurait dû gagner. La différence c'est que nous avons un Bezina et pas eux. La ola, tous ces machins, ce sera bon demain soir (n.d.l.r.: dimanche) dans le bus, parce que si on ne gagne pas à Rapperswil et que Langnau bat Zurich, on aura l'air de cons.»

Et c'est bien ce qui a failli se produire. La gueule de bois après le paradis. Et selon un scénario différent. Contre une équipe déjà qualifiée pour les play-off, les Fribourgeois se sont donné trois longueurs d'avance avec une insolente facilitée par Craig Parks qui n'avait pas joué la veille (4e minute), Pascal Schaller (5e), puis Parks de nouveau (16e). Mais malgré les prouesses d'Alain Sansonnens dans les buts (préféré à Ostlund, blessé à un tibia), l'avantage a rapidement fondu à 8 minutes de la fin, les Saint-Gallois ont même éliminé virtuellement leurs adversaires en égalisant 4-4, puisque contre toute attente, Langnau menait au même moment 3-0 contre Zurich. Consternation dans le camp des dragons alors que l'équipe se sentait si près du but.

A moins de trois minutes du coup de sirène finale, alors qu'un parfum aigre-doux de prolongations mêlé d'élimination flottait dans l'air, Gil Montandon trouvait cependant la force de se rebeller contre sa condition de «con en puissance». Et de marquer le but libérateur. Chapeau le «blessé.» Et rendez-vous en play-off contre Lugano.