Ski alpin

Les funambules de Kitzbühel

La mythique piste de la Streif pousse les descendeurs à jouer avec leurs limites. Vendredi, l’Italien Dominik Paris en a triomphé pour la troisième fois de sa carrière devant Beat Feuz, auquel la plus prestigieuse des épreuves se refuse encore et toujours

Vincent Kriechmayr compte parmi les favoris lorsqu’il s’élance à l’assaut de la Streif. L’Autrichien n’a-t-il pas remporté la descente du Lauberhorn, à Wengen, la semaine dernière? Il part fort, mais après une dizaine de secondes seulement, il se fait surprendre par le saut du «Mausefalle» (le «piège à souris» en français). Il perd l’équilibre, sa fesse gauche tape la piste verglacée et, par on ne sait quel miracle, il parvient à reprendre ses appuis. Un peu plus loin, voilà qu’il commet une nouvelle faute. Il semble s’écrouler, se redresse, ricoche contre les filets de sécurité et rate une porte, mais ne tombe pas et atteint la zone d’arrivée sous les applaudissements des nombreux spectateurs. C’est précisément ce qu’ils sont venus voir: des skieurs réduits à l’état de funambule.

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Des 41 épreuves au programme de la Coupe du monde masculine, la descente de Kitzbühel est sans doute la plus prestigieuse. Parce qu’elle est la plus engagée, la plus délicate à dompter et, en conséquence, la plus dangereuse. Longue de 3312 mètres, que les meilleurs avalent en moins de deux minutes, avec une pente maximale à 85% et des pointes de vitesse à près de 140 kilomètres-heure, elle oblige les athlètes à jouer avec leurs limites. Elle fait les héros de la discipline, à l’instar de Didier Cuche qui s’y est imposé cinq fois (1998, 2008, 2010, 2011 et 2012), et défait les carrières. Daniel Albrecht ne sera plus jamais le même skieur après sa chute à l’entraînement en 2009, qui le laisse dans le coma.

La démonstration

Ce vendredi, ils sont six (sur 55 au départ) à avoir dû capituler, avec la chute la plus spectaculaire pour le Suédois Alexander Köll. Quand il finit par s’immobiliser sur le côté de la piste, le temps se suspend jusqu’à ce qu’il esquisse un mouvement. Tout le monde veut voir le funambule en danger, personne ne souhaite qu’il se blesse. D’autant plus que le Cirque blanc ne fait actuellement pas de cadeau à ses acrobates. Ils sont une dizaine parmi les trente meilleurs à soigner leur corps plutôt que leurs courbes, dont Thomas Dressen, Peter Fill, Kjetil Jansrud, Aksel Lund Svindal. Le Glaronais Patrick Küng, lui, a annoncé mercredi qu’il mettait un terme à sa carrière, à 35 ans, après avoir été victime d’une commotion cérébrale la semaine passée, à Wengen.

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Dans ce contexte, le champion du monde en titre Beat Feuz est naturellement très attendu. Aux entraînements, il était resté en retrait: 11e de la première session mardi et 32e de la seconde jeudi, à trois secondes du meilleur chrono. Mais l’homme est connu pour muter lorsque cela compte vraiment. Il part avec le dossard numéro 7, alors que l’Allemand Josef Ferstl est en tête. Jusque-là, tous les concurrents ont été secoués, trimballés, martyrisés par la piste. Le Bernois réussit, lui, à garder le contrôle. Son avance croît tout au long du parcours pour se figer à 90 centièmes sur la ligne d’arrivée. Une démonstration.

Mais la Streif trouve toujours le moyen de faire la nique au leader de la Coupe du monde de descente. En 2016, l’Italien Peter Fill l’avait devancé de 37 centièmes. En 2018, l’Allemand Thomas Dressen avait créé la surprise en gagnant pour 20 centièmes. C’est avec exactement le même écart que Dominik Paris triomphe cette année, au bout d’une descente chahutée mais très rapide. C’est déjà la troisième fois que l’Italien de 29 ans s’impose à Kitzbühel. «Ce n’est pas normal de gagner trois fois cette course, c’est juste incroyable», savourera-t-il en conférence de presse.

Tout est possible

Comme toujours, Beat Feuz accueille le résultat avec bonhommie. «Il n’y a pas de honte à finir deuxième derrière Dominik Paris, qui sait exactement ce qu’il faut faire pour gagner ici. Quant à moi, je peux faire vingt fois la course, je ne parviendrai pas à être plus rapide. Les conditions étaient extrêmement difficiles: pour moi, c’était à la limite comme rarement.»

Dans les disciplines techniques, il est très compliqué pour un skieur qui s’élance avec un numéro de dossard élevé de venir jouer les trouble-fêtes parmi les meilleurs. En descente, a fortiori sur une piste aussi verglacée (et donc stable) que la Streif, rien n’est impossible. Cela rend la course intéressante jusqu’au bout et c’est ainsi qu’Otmar Striedinger (dossard 27) peut aller chercher le deuxième podium de sa carrière (après une deuxième place lors d’un super-G en 2013) et que Daniel Danklmaier (dossard 41) signe son meilleur résultat en Coupe du monde avec une cinquième place. La Streif ne fait de cadeau à personne, mais elle sait récompenser ceux qui se montrent à sa hauteur.

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