Un dernier ace pour conclure, un simple poing serré pour manifester sa joie: Dominic Stricker a remporté le tournoi Challenger de Lugano, ce dimanche, comme s’il ne constituait qu’une ligne supplémentaire à un palmarès déjà fourni. Il s’agit en réalité de son tout premier titre sur le circuit professionnel, remporté à l’âge de 18 ans seulement, comme Roger Federer et Stan Wawrinka avant lui. Vainqueur de la version juniors de Roland-Garros en 2020, le jeune Bernois a enchaîné les matchs comme dans un rêve jusqu’à conclure par un succès presque facile (6-4 6-2) contre l’Ukrainien Vitaliy Sachko (23 ans, ATP 389).

Sportivement, le tournoi s’est beaucoup moins bien déroulé pour Luca Margaroli. Le Tessinois, 142e joueur mondial en double et associé pour l’occasion à l’Américain Jack Sock, a été éliminé dès les huitièmes de finale. «C’est clair que j’espérais autre chose, soupire-t-il au bout du fil. Mais nous sommes tombés sur une paire polonaise solide, qui servait bien. Et puis, il faut dire que c’est difficile d’avoir la tête au jeu tout en donnant un coup de main à l’organisation…»

Sa famille, qui dirige sa propre école de tennis et le plus grand centre du canton, est à la manœuvre du tournoi. Son père Riccardo officie comme directeur. Mais l’idée de base vient bien du jeune homme qui, à 29 ans, commence à voir plus loin que le bout de sa propre carrière. «J’ai mis sur pied, en juillet dernier, une compétition pour les joueurs suisses dont tout le monde est reparti content. Alors je me suis dit: pourquoi ne pas passer à la vitesse supérieure avec un tournoi Challenger?»

Un besoin à combler

Dans la hiérarchie du tennis masculin, le Challenger Tour se situe entre l’ATP Tour, où évoluent les stars, et les tournois Future où ferraillent la relève et ceux qui s’accrochent désespérément à leurs rêves de haut niveau. Dans ce circuit intermédiaire se disputent des «prize money» déjà intéressants et, surtout, des points capitaux pour grimper au classement. Lugano en a accueilli une étape sur terre battue entre 1999 et le sacre de Stan Wawrinka en 2010, et Genève avait la sienne jusqu’en 2014. Cela faisait sept ans qu’il n’y en avait plus en Suisse.

Pour Luca Margaroli, c’était un problème. «A l’heure actuelle, l’Italie organise 10, 15, parfois 20 tournois Challenger par année. Et aujourd’hui, elle place une dizaine de joueurs dans le Top 100 mondial. J’y vois une conséquence directe. J’ai constaté par moi-même qu’il est très, très difficile d’émerger par le biais des tournois Future alors que les tournois Challenger permettent de percer rapidement. Mais pour accéder à leurs qualifications, il faut se situer au moins autour de la 350e place du classement ATP, ou obtenir une «wild-card». Comme les organisateurs n’en donnent souvent qu’aux joueurs de leur nation, notre relève a besoin de Challenger en Suisse.»

Le meilleur joueur de double du pays a poussé pour la création du tournoi de Lugano au nom d’une génération qu’il juge très prometteuse. Dans un contexte où la tendance est davantage à l’annulation d’événements qu’à l’apparition de nouveaux rendez-vous, il a dû faire preuve de conviction auprès de la ville de Lugano – finalement partenaire titre – et des sponsors. Il n’aura pas à le regretter. «Maintenant, s’enthousiasme-t-il, tout le monde est ravi et me parle de la prochaine édition en 2022!» Parce que, comme il l’espérait, les jeunes Suisses ont profité à plein de la chance qui leur était donnée.

Gagner du temps

Leandro Riedi, 19 ans et 895e joueur mondial, a fait fructifier son invitation en remportant son premier match sur le circuit professionnel contre l’expérimenté Espagnol Adrian Menéndez-Maceiras (ATP 350), puis en tenant tête au Japonais Yuichi Sugita (tête de série numéro 1) durant trois sets. Pas mal, pour un premier Challenger en carrière. Et Dominic Stricker, qui l’avait battu dans une finale 100% suisse à Roland-Garros il y a cinq mois, a donc fait encore mieux. Beaucoup mieux.

Le jeune talent, 874e joueur mondial, a enchaîné les performances de choix contre des adversaires plus âgés et mieux classés que lui: Jay Clarke (22 ans, ATP 203), Tim van Rijthoven (23 ans, ATP 333), Daniel Masur (26 ans, ATP 162) et Yuichi Sugita (32 ans, ATP 109) avant même la finale contre Vitaliy Sachko. «Il m’a vraiment impressionné en quarts, contre Masur, qui venait lui-même de gagner un tournoi Challenger, souligne Luca Margaroli. Au-delà de ses qualités techniques, Dominic a une maturité extrêmement rare chez un joueur de son âge. Il négocie les points importants avec énormément de calme.»

Il se réveillera ce lundi matin à la 422e place du classement ATP, après en avoir gagné 452, pour approcher le niveau où sa seule position hiérarchique suffira à lui ouvrir les portes des Challenger. Son pote Leandro Riedi tiendra lui aussi le meilleur rang de sa carrière naissante, même si la progression aura bien entendu été moins spectaculaire. «Nous avons clairement vu cette semaine que ces jeunes sont à leur place dans un tournoi comme le nôtre, insiste Luca Margaroli. A mon sens, avec le niveau qu’ils ont déjà, les épreuves Future tiennent presque du temps perdu pour eux… Alors j’espère que notre succès donnera envie à d’autres organisateurs de se lancer sur le circuit Challenger.»

L’émergence de successeurs à Roger Federer et Stan Wawrinka au plus haut niveau tient peut-être, aussi, à cela.