Le Gabon ne participera pas à la Coupe du monde 2022, malgré sa victoire sur la Libye (1-0) vendredi 12 novembre à Franceville. Les Panthères ne peuvent plus rejoindre l’Egypte, qui jouera son billet pour le Qatar lors d’un barrage aller-retour contre un autre vainqueur de groupe. Une déception de plus pour ce pays parmi les plus riches d’Afrique subsaharienne et qui compte plusieurs joueurs de très bon niveau, au premier rang desquels la star d’Arsenal Pierre-Emerick Aubameyang.

Mais le Gabon ne serait qu’un déçu de plus de ces éliminatoires, parmi le Portugal de Cristiano Ronaldo, la Suède de Zlatan ibrahimovic ou la Pologne de Robert Lewandovski, si son match ne s’était déroulé dans des conditions assez incroyables, uniques et probablement inédites dans un football africain qui pourtant en a vu d’autres. Le Gabon a une équipe nationale mais plus de championnat depuis bientôt deux ans, 700 joueurs professionnels locaux sont au chômage technique et leur syndicat, l’Association nationale des footballeurs professionnels du Gabon (ANFPG), a tenté de sensibiliser les stars de l’équipe évoluant à l’étranger en se présentant la veille du match à leur hôtel de Bongoville.

Transferts négociés par la présidence

Les cinq syndicalistes, dont l’ancien pro Stéphane Nguéma, ont fini au commissariat. «Nous avons passé près de 24 heures enfermé, dormant à même le sol, avec interdiction de prévenir nos proches. Pour moi qui n'avais jamais été arrêté, c'est une expérience qui me traumatise encore», nous a expliqué mardi par téléphone Stéphane Nguéma, le secrétaire de l'ANFPG. Selon lui, les policiers ont agi sur ordre «d'en haut». «On m'a arrêté au motif d'usurpation d'identité. J'aurais essayé de me faire passer pour un membre de l'équipe. En fait, lorsque j'ai pris la parole, j'ai simplement dit: vous me connaissez, je suis un ancien international...»

Un des joueurs de l'équipe nationale, le milieu Didier Ndong a boycotté la rencontre, en signe de solidarité. «Loin d’être un hypocrite, je ne serai pas à Franceville pour la simple et bonne raison qu’en aucun cas je ne tolère les arrestations de Stéphane Nguema et d’autres anciens joueurs internationaux […] pour avoir milité pour le retour du championnat local», écrit-il sur Instagram. En 2015, Ndong avait déjà manqué un match contre la Côte d'Ivoire et dénoncé le système de double prime en vigueur chez les Panthères. A l’époque, le pays fêtait l’arrivée en sélection de Mario Lemina, un joueur binational qui s’était révélé sous le maillot de l’OM avec Marcelo Bielsa après avoir été champion du monde M20 en 2013 avec l’équipe de France, aux côtés des Areola, Pogba, Digne, Zouma, Thauvin, Kondogbia, Veretout…

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A l’été 2015, Mario Lemina signait à la Juventus et au Gabon. «Lemina a été recruté, transféré, comme Aubameyang et d’autres binationaux. Ce sont des faits avérés», affirme Mansour Loum, rédacteur en chef de Sport News Africa qui, dans un article pour le site Afrik-Foot.com en 2015, citait des sources locales articulant des montants compris entre 500 000 et un million d’euros à la signature et «directement versés par la présidence». Plus des primes, estimées au triple de celles offertes aux joueurs locaux, des privilèges (choisir ses matchs) et quelques avantages en nature. «Par exemple, Lemina et Aubameyang bénéficient de billets d’avion offerts pour leur famille, reprend Mansour Loum. C’est facile à vérifier: à chaque déplacement des Panthères, le frère d’Aubameyang est du voyage et se montre sur les réseaux sociaux.»

Sur Instagram, Mario Lemina a repris Didier Ndong («Au moins supporte-nous, nous les hypocrites») avant d’avouer son impuissance («Nous ne sommes pas maîtres de la situation») devant un problème «bien plus profond que ce que vous croyez». Interrogé jeudi en conférence de presse, Pierre-Emerick Aubameyang a adopté comme à son habitude une position neutre, affirmant «ne pas du tout être dans l’indifférence» et espérer «que le championnat gabonais reprenne» mais soulignant que les manifestants «auraient pu attendre la fin du match quand on sait à quel point cette rencontre est importante pour la qualification».

3,5 millions d’euros pour Messi

Que pouvaient-ils dire d’autre? Au Gabon, les stars du ballon côtoient le président Ali Bongo mais n’ont aucune prise sur lui. «Dans tous les pays, les politiques se servent du football pour influencer les opinions mais je ne sais pas s’il y en a un où cela se fait aussi directement qu’au Gabon», observe Mansour Loum. A Libreville, le palais présidentiel du bord de mer gère seul le dossier de l’équipe nationale, au mépris des règles de la FIFA, laquelle ne regarde pas trop non plus où partent ses subventions. Peut-être dans des primes versées pour faire venir le Brésil (2011), le Portugal (2012) ou Lionel Messi. En juillet 2015, la venue de la star argentine à Port-Gentil pour la pose de la première pierre d’un nouveau stade aurait coûté 3,5 millions d’euros au contribuable gabonais, selon France Football.

A côté de cette débauche d’argent, un championnat national exsangue vivait déjà de bouts de chandelles et de promesses non tenues avant d’être arrêté il y a bientôt deux ans et de ne jamais reprendre, malgré plusieurs engagements du ministère et de la fédération. Il s’agirait selon certaines sources d’une situation unique au monde, hors pays en guerre. En juillet, le budget de la Ligue nationale de football professionnel (Linaf) a été réduit d’un tiers et le salaire moyen des joueurs baissé de 50%. «Nous sommes 720 joueurs au chômage depuis plus de 600 jours. Nous avons des familles et des enfants à scolariser, mais qui jusqu’à maintenant, ne vont pas aux cours faute de moyen», a témoigné Herman Mouenga, un joueur qui, comme d’autres, a dû se résoudre à trouver un autre travail.

«Nous avons maintenant besoin que les dirigeants du football gabonais nous communiquent une date pour la reprise du championnat avant la fin du mois de novembre, afin que les joueurs puissent retrouver une vie normale», souligne Stéphane Nguéma.

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«Un professionnel au Gabon touche l’équivalent de 300 euros par mois. En sélection, c’est 5000 euros rien que pour être convoqué, explique à So Foot l’ancien joueur Giovanni Ebé, membre du syndicat ANFPG. Tout l’argent est investi dans l’équipe nationale, les gens de la fédération se servant au passage. [Ils] se moquent complètement du football national, car c’est la sélection qui engendre de l’argent.» Inutile de dire que le Gabon est très favorable au projet d’une Coupe du monde tous les deux ans.

Gianni Infantino s’est rendu plusieurs fois à Libreville, la dernière fois en décembre 2019, alors qu’il faisait la promotion de son programme pour le football africain (et de son candidat pour la présidence de la Confédération africaine, Patrice Motsepe). Au cours d’une très fructueuse «réunion de travail», le président de la FIFA avait exhorté les dirigeants locaux à se mobiliser «pour organiser et donner au peuple gabonais un vrai championnat, car il le mérite.»