La nouvelle flottait dans l'air. Depuis quelques jours, Stéphane Lambiel était aux abonnés absents. Hier, au Stade de Suisse à Berne, le double champion du monde a annoncé la fin de sa carrière. La déclaration, il l'a confiée à son manager, Oliver Höner. Au moment de s'exprimer ensuite, les yeux brillants, le sourire aux lèvres, le champion a laissé passer quelques secondes. «Cette décision a été prise après de longues heures de réflexion. La santé, on n'en a qu'une. J'aimerais, dans dix ans, me dire que j'ai fait le bon choix et mis la priorité sur ma santé. Les moments où l'on doit faire face à des blessures remettent beaucoup de choses en question. Mon but était d'être champion olympique ou encore champion du monde. Ce n'est plus possible. En prenant des pincettes, je ne peux pas m'entraîner. Malgré toute ma volonté, mon corps ne suit plus.»

Depuis sept mois, soit depuis les Championnats du monde de Göteborg où il termina à une décevante cinquième place, Stéphane Lambiel souffre d'une blessure récalcitrante aux adducteurs. Il aura tout tenté: chiropractie, physiothérapie. «J'ai consulté les meilleurs médecins.» Hier, à l'heure des questions, le Valaisan a dit et redit que son choix n'était motivé ni par des règlements étriqués, ni même par des attentes et une pression médiatique qui épluchait chaque quart de tour de triple axel manqué. Il a affirmé et réaffirmé que seuls les problèmes physiques avaient motivé sa décision. Et pourtant. En tête à tête, il nous confie: «Je me sens libéré, prêt à commencer autre chose. C'est un besoin très profond. Cette blessure est peut-être un signal. Elle n'est pas venue par hasard.»

Depuis la pause qu'il s'était accordée en 2007, où il renonçait aux Championnats d'Europe, Stéphane Lambiel avait alterné les discours de guerrier et les phases de doutes, multiples, souvent en toile de fond. A l'issue des Championnats de Suisse, en décembre dernier, il s'interrogeait: «Là, je me dis que je prendrais davantage de plaisir en faisant de la danse.» Sans le carcan des figures imposées. Après les Mondiaux de Göteborg où il signait son plus mauvais résultat depuis 2003, avant de se séparer de son coach Peter Grütter pour tenter de faire rebondir sa carrière aux Etats-Unis sous la houlette de Viktor Petrenko, le champion avait sérieusement remis en cause son envie de poursuivre la compétition. Aujourd'hui, Stéphane Lambiel a des projets plein les yeux. «Je vais réaliser de nouvelles chorégraphies pour un prochain spectacle. Afin de montrer ma passion dans un autre registre, dans quelque chose d'autre que la compétition et les points, où je peux simplement exprimer ma liberté de création. J'ai encore cela au fond de moi.» Et d'ajouter, interrogé sur les règlements du patinage: «Tant que j'ai fait de la compétition, j'ai accepté les règles. Mais là, je n'aurai plus rien qui m'empêche de patiner durant dix minutes ou pendant une seule où je serai en complète extase.»

Ainsi, à 23 ans, Stéphane Lambiel va-t-il «tourner la page»? Un retour est-il envisageable, dans le monde du sport qui fleurit de come-back plus ou moins réussis? Quand bien même il dit qu'il reconsidérerait la question s'il recouvrait la santé, le Valaisan est déterminé. «Ma décision est claire et nette. Le but ne consiste pas à revenir.» Oliver Höner confirme: «C'est définitif.» Dès lors, le champion soignera sa blessure, s'offrira des voyages. Et recommencera à s'entraîner. Dans la quête de soi à laquelle il aspire, il prendra le temps de réfléchir. «Je ne vais pas être patineur jusqu'à 60 ans. J'aurai aussi une vie professionnelle. J'ai l'âge de me lancer dans plein de nouveaux projets. Dans plein d'histoires.» A l'été 2006, Stéphane Lambiel racontait ses envies de créer des costumes et de fréquenter une école de design, son attachement au Japon fragmentaire, créatif. «Il aura une vie, maintenant. Il pourra savoir ce que cela signifie», commente Salomé Brunner, sa chorégraphe. Quid des Jeux de Vancouver, dont il avait fait son objectif? «Je n'aurai aucun regret. J'ai réalisé mon rêve d'enfant, j'ai été au sommet du patinage.» Depuis l'âge de 16 ans, où il est devenu champion de Suisse, le Valaisan a remporté deux titres mondiaux, en 2004 et 2005, deux médailles d'argent aux Championnats d'Europe et une autre aux Jeux de Turin 2006, qui reste son meilleur souvenir. Stéphane Lambiel aura marqué le patinage par des programmes flamboyants, par une présence incomparable sur la glace, et par une sensibilité artistique hors norme, même si, ces deux dernières saisons, ses performances techniques s'étaient effilochées.

Ce qu'il retiendra de ces années? «Beaucoup de choses. Et l'accueil des Japonais. A chaque fois, je suis reparti avec des cartons de lettres. Cela m'impressionne. Ce n'est pas un truc de tous les jours.» Dorénavant, Stéphane Lambiel retrouvera pourtant le quotidien. Ce quotidien que son entraîneur Peter Grütter évoquait en décembre pour expliquer combien son protégé, déjà tiraillé par des envies de liberté d'expression sur la glace, avait besoin de compétition, pour l'aspect exceptionnel qu'elle confère à la vie. Pour l'adrénaline, aussi. Stéphane Lambiel ne craint-il pas le vide? «Ce qui m'arrive doit m'arriver. Je n'ai pas d'angoisses. L'avenir m'appartient.»