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Le gardien allemand Toni Turek, en 1950
© ULLSTEIN BILD

1 pays 1 poste (1/7)

Le gardien allemand, über alles

Depuis 1954, l'Allemagne se distingue par la qualité, la longévité et la régularité de ses gardiens de but. Plus qu'une méthode, l'explication est historique et culturelle. Plongée dans le pays où le torwart est le héros des enfants 

Les gardiens allemands, les défenseurs italiens, les latéraux brésiliens, les numéros 10 français… Pourquoi certains footballs ont-ils souvent produit des joueurs d’exception à un poste précis? Jusqu’au début de la Coupe du monde, Le Temps explore chaque samedi les relations sportives, historiques et culturelles qui lient un pays à un poste. (L.Fe)

N'importe quel autre pays tremblerait de peur à sept semaines du début de la Coupe du monde. Manuel Neuer, son meilleur joueur, son capitaine, l'un des piliers du titre mondial de 2014, peine à se remettre d'une longue blessure mais l'Allemagne ne s'en fait pas: si le meilleur gardien de but du monde n'est pas apte, Marc-André ter Stegen prendra sa place, voilà tout. Un jour, il la prendra pour de bon et la gardera longtemps, six ou sept ans. Il en a toujours été ainsi dans la Nationalmannschaft.

En football, l'Allemagne est le pays des gardiens de but. Pourquoi? Comme dirait La Palisse: parce qu'elle a toujours eu de grands gardiens. Au moins un par décennie depuis Toni Turek en 1954. Suivirent Hans Tilkowski, Sepp Maier, Harald Schumacher, Bodo Illgner, Andreas Köpke, Oliver Kahn, Jens Lehmann, Manuel Neuer. Autant de héros au pays du torwart, le gardien de but.

La panoplie rêvée pour Noël

«Chez nous, les enfants reçoivent pour Noël la tenue de Manuel Neuer avec les gants. Jouer au but n'est pas une punition comme dans d'autres pays, mais une fierté parce qu'il y a toujours eu des modèles forts pour créer des vocations», lance Michael Rechner, le responsable des gardiens du TSG Hoffenheim. «Je voulais être comme mon idole Toni Turek», nous explique Harald «Toni» Schumacher. Oliver Kahn jouait défenseur avant de recevoir, pour ses huit ans, la tenue complète de Sepp Maier. 

Dans son autobiographie, La Folie est sur le terrain, Jens Lehmann raconte comment sa vocation est née le 8 juillet 1982, à l'instant précis où Harald Schumacher percuta Patrick Battiston. «J'avais moins de compassion pour Battiston que d'admiration pour le courage avec lequel Toni était sorti.» Ce soir-là, Lehmann prend deux décisions: il sera gardien comme Schumacher. Et comme lui, il sera fort. «J'ai sauté trois fois au plafond et fait quatre séries de vingt pompes. Durant les quatre années suivantes, j'ai répété ça tous les jours.»

Besoin de héros positifs

Le torwart allemand n'a pas toujours été un modèle. En 1934, l'équipe du Reich est à une victoire de rejoindre l'Italie en finale. La Tchécoslovaquie gagne 3-1, profitant de deux erreurs du gardien Willibald Kress, qui peine à soutenir la comparaison avec Frantisek Planicka. «Avec des gardiens inversés, nous aurions gagné», titre le magazine Kicker. Kress ne rejouera plus jamais en sélection.

Le récit bascule avec Toni Turek, le Fussballgott de la Coupe du monde 1954. Le «Miracle de Berne» avait un ange gardien. «La victoire de 1954 a été mythifiée, la république fédérale avait tellement besoin de héros positifs», décode Peter Zeidler, l'ancien entraîneur allemand de Sion. Il y a aussi Bert Trautmann, prisonnier de guerre devenu keeper de Manchester City et artisan de la réconciliation anglo-allemande, qui gagne la Cup avec une fracture du cou. En 1966, Hans Tilkowski est le premier gardien désigné joueur allemand de l'année. Bien d'autres suivront. «Au fil des années, il y a toujours eu un modèle fort auquel s'identifier, même si ces gardiens avaient souvent des styles très différents», déroule Peter Zeidler, aujourd'hui à Sochaux.

A 22 ans, un bon gardien allemand a déjà 50 à 100 matchs professionnels derrière lui. Ça lui donne un avantage déterminant.

Hans Leitert, ancien responsable des gardiens de la division football de Red Bull

Cette génération d'après-guerre s’est faite toute seule et a contribué à une vision héroïque du poste de gardien. Mais comment leurs successeurs se sont-ils formés? «Pour moi, il n'y a pas «d'école» spécifique, pas plus en Allemagne qu'ailleurs», prévient d'emblée Hans Leitert, ancien responsable des gardiens de la division football de Red Bull, aujourd'hui consultant en Angleterre.

La structure plus que la méthode

Pour cet expert autrichien, qui conseille notamment Liverpool, les gardiens allemands profitent davantage d'une structure et d'une culture, plutôt que d'une méthode. «Le niveau des compétitions de jeunes est extrêmement dense. Au-dessus, c'est tout de suite l'équipe réserve, en 3e ou 4e division, face à des adultes. Si vous vous en sortez, le club va vous prêter à 20 ans en deuxième Bundesliga, dans un championnat très compétitif, qui va encore mieux vous préparer à la Bundesliga. A 22 ans, un bon gardien allemand a déjà 50 à 100 matchs professionnels derrière lui. Ça lui donne un avantage déterminant.»

A cette densité s'ajoute une spécificité culturelle. «Historiquement, reprend Hans Leitert, les clubs appartiennent à des Allemands, qui nomment des entraîneurs allemands, lesquels font confiance à des joueurs allemands. Le gardien étranger est toujours la troisième ou quatrième option. Le public pense la même chose. Et les médias pensent la même chose. Je vous donne un exemple: en 2011, Leverkusen avait des problèmes avec René Adler. Pour le remplacer, ils ont pris Bernd Leno à Stuttgart, un rookie sans expérience mais considéré comme un grand talent. J’ai travaillé quelques années en Grèce; là-bas, personne ne pense qu’un gardien puisse jouer à un niveau sérieux avant 23-25 ans. Leno, lui, a été lancé en Ligue des champions à 19 ans! D’une certaine façon, le message qu’il a toujours reçu était: «Nous sommes le pays des gardiens de but, tu as été choisi pour faire partie de la nouvelle génération, nous avons une totale confiance en toi, alors vas-y et ne t’inquiète pas.»

Cet environnement a surpris Patrick Foletti, chef entraîneur gardien à l'ASF, qui supervise chaque semaine les gardiens suisses de Bundesliga. «Il y a chez les Allemands une aptitude psychologique, des caractéristiques culturelles qui correspondent à ce qui, pour être un grand gardien de but, sont des qualités: l’ambition, la confiance, la personnalité, la capacité à être dominant. En Suisse, la confiance passe vite pour de l’arrogance mais en Allemagne, c’est bien vu. Ils n'ont pas peur de la concurrence, parce qu’ils ne doutent jamais qu’ils sont meilleurs.»

Les meilleurs, même dans l'erreur

Ce qui est paradoxal, c'est que les gardiens allemands sont les meilleurs même quand ils ne sont pas bons. Pour l'éternité, Sepp Maier est le gardien humilié par Antonín Panenka. Si la hanche de Schumacher n'a pas raté la mâchoire de Battiston, ses poings ont bien manqué la balle sur le premier but argentin en finale de la Coupe du monde 1986. Durant celle de 2002, Oliver Kahn relâche un tir dans les pieds de Ronaldo. 

«C’est vrai, ils n'étaient pas parfaits, acquiesce Michael Rechner. Mais par contre, ils se sont tous relevés de leurs erreurs parce qu'ils étaient tous très forts sous la pression. Mentalement, ils étaient les meilleurs.» «Quand Oliver Kahn est rentré en Allemagne en 2002, il a été acclamé comme un héros, se souvient Hans Leiter. Pour les gens, il avait amené l'équipe en finale et son erreur n'était qu'un accident dans une grande carrière. Les enfants ont continué à vouloir lui ressembler. En Angleterre, ils lui seraient tous tombés dessus.»

Manuel Neuer a acquis au Bayern une stabilité mentale incroyable. Il s'est transformé. Entourés de tant de forts caractères, il a été obligé de s'affirmer lui-même comme un dominant.

Thierry Barnerat, instructeur FIFA

Les gardiens allemands ne sont pas sans défaut. Mais ces manques sont d'une part souvent masqués, ou du moins atténués, par le niveau, toujours très élevé, de l'équipe dans laquelle ils jouent: la Mannschaft, le Bayern ou Dortmund. «Dans une bonne équipe, vous êtes moins exposés et vos défauts passent souvent inaperçus», souligne Hans Leitert. Ces équipes, peuplées de grands joueurs et de grandes personnalités, réclament en revanche d'autres qualités. 

Instructeur FIFA, le Genevois Thierry Barnerat a observé l'évolution de Manuel Neuer depuis son transfert au Bayern en 2011. «Depuis ses débuts à Schalke, il n’a pas forcément beaucoup progressé techniquement. Par contre, il a acquis au Bayern une stabilité mentale incroyable. Il s'est transformé.  Entourés de tant de forts caractères, il a été obligé de s'affirmer lui-même comme un dominant. Attention, ça ne veut pas dire gueuler sur tout le monde. C'est décider vite, agir vite, ne pas douter. Un gardien qui a fait une erreur ou un mauvais match va perdre cette dominance. Mais pas les Allemands. Maier, Schumacher, Kahn, avaient ça; Neuer l'a aussi.»

Ils l'avaient et ils se l'a sont transmise. Sepp Maier a entraîné Oliver Kahn, Toni Schumacher s'est occupé de Jens Lehmann, Andreas Köpke est l'entraîneur des gardiens de l'équipe nationale. «Si vous travaillez tous les jours avec une légende de votre profession, et que cette légende croit en vous, qu’est-ce qui peut vous arriver?», demande Hans Leiter.

L'affaire de la «T-frage»

Pas grand chose, encore moins dans un pays où la confiance est accordée pour longtemps. «Nous avons beaucoup de bons gardiens mais dans les grands clubs et en équipe nationale, celui qui est titulaire n’est en principe jamais contesté, observe Michael Rechner. Il n’y a pas de débat sur «qui doit jouer?» La hiérarchie est claire, la situation est propre. Souvent, dans les clubs, le N°1 joue la Bundesliga et la Coupe d’Europe et le N°2 joue les coupes nationales. A Paris, les difficultés de Kevin Trapp s'explique en partie par la découverte d'une situation qu’il n’avait jamais connue.»

Une seule fois, cela n’a n’a pas été le cas et tous les Allemands s'en souviennent encore. En 2006, le sélectionneur Jürgen Klinsmann dut choisir entre Oliver Kahn et Jens Lehmann. «Kahn était toujours le meilleur pour la partie défensive mais Lehmann était plus complet. Il a fallu trancher», résume Rechner.

L'affaire de la «T-frage» (la question du gardien titulaire) alimentera les conversations durant des mois. «C'était terrible, se souvient Hans Leiter. Klinsmann tranchera pour Lehmann et la modernité. Un choix fort qui paye encore aujourd'hui. «Dans un match, 70% des actions du gardien sont des passes au pied», indique Michael Rechner. «L’intronisation de Lehmann a amené une grande révolution dont le modèle est Manuel Neuer, conclut Peter Zeidler. L'Allemagne a depuis sorti de gardiens très grands, très offensifs, très stables émotionnellement, qui savent jouer au pied et relancer.» Et qui n'ont pas fini de dominer le monde, chacun leur tour.


FUTUR

Qu’en restera-t-il dans dix ans?

Dans un football toujours plus mondialisé, la tradition des gardiens de but allemands pourra-t-elle se maintenir? «Aujourd’hui, on voit beaucoup de gardiens étrangers titulaires en Bundesliga, note Hans Leitert. Ils ont un impact positif et les clubs commencent à se dire qu’à l’étranger aussi, il y a de bons gardiens. Et si les meilleurs jeunes allemands partent à l’étranger, comme Zieler à Leicester, Karius à Liverpool, ter Stegen à Barcelone ou Trapp au PSG, il faudra peut-être recruter ailleurs. Michael Rechner pointe un autre danger. «Oliver Kahn est consultant télé et Manuel Neuer est venu au Bayern avec un entraîneur personnel croate, Toni Topalovic. La transmission n'est pas assurée.» Mais aujourd’hui, le savoir ne passe plus forcément par les anciens. «La réussite des gardiens suisses les a titillés, constate Patrick Foletti. Les jeunes entraîneurs allemands sont venus voir notre méthode de travail, échangent volontiers, ils sont très curieux, très ouverts.» (L.Fe)


TOP FÜNF

Toni Turek Le héros du «Miracle de Berne». Face à l’invincible Hongrie, Anton «Toni» Turek fait «le match de [sa] vie» en finale de la Coupe du monde 1954. Sur une manchette décisive en fin de match, le commentateur radio Herbert Zimmermann s’écrit: «Turek, tu es un Dieu du football!» L’église exigera des excuses mais la République fédérale s’est enfin trouvé un modèle positif avec ce rescapé du front russe qui conserve un éclat d’obus dans le crâne. A Düsseldorf, une statue et un tram reproduisant l’envolée de Zimmermann honorent sa mémoire.

Sepp Maier Un phénomène de longévité. Près de 700 matchs avec le Bayern, 95 avec la RFA, quatre coupes du monde disputées (de 1966 à 1978) et un palmarès long comme le bras de Neuer: Euro 1972, Coupe du monde 1974, Coupe d’Europe 1974, 1975 et 1976, quatre Bundesliga, trois fois désigné meilleur joueur d’Allemagne à l’époque des Beckenbauer, Müller, Netzer. Malgré un style peu académique et un goût prononcé pour les facéties, «le chat de Anzing» était la référence de son temps. Un accident de voiture précipite sa retraite en 1979.

Harald Schumacher Dur, froid, insensible. Un autre style que Maier, auquel il succède à la mi-temps d’un match. Il conservera la place durant sept ans. Un mental de fer et une régularité impressionnante. Le symbole de cette Mannschaft des années 1980, toujours placée (finales des Coupes du monde 1982 et 1986), rarement gagnante (Euro 1980). Mais avec lui, Cologne se hisse parmi les grands. En 1987, ses révélations sur les dessous de l’équipe d’Allemagne (dopage, alcool, partie fine) lui valent son exclusion et un exil en Turquie.

Oliver Kahn Longtemps remplaçant d’Andreas Köpke, il éclate sur le tard, à 29 ans. Son style brut de décoffrage en fait l’héritier de Schumacher mais c’est Sepp Maier, son entraîneur au Bayern et en sélection, qui l’aide à devenir le meilleur gardien du monde au début des années 2000. Grand, fort, courageux, il impressionne les attaquants et même ses partenaires, qu’il n’hésite pas à rabrouer. En finale de la Coupe du monde 2002, il passe à une faute de main (dont profite Ronaldo) d’être le premier gardien sacré Ballon d’or depuis Lev Yachine. 

Manuel Neuer Le titulaire du poste depuis 2009, deux ans avant son transfert au Bayern. Six fois champion d’Allemagne, vainqueur de la Ligue des champions en 2013, de la Coupe du monde en 2014. L’homme qui interrompt le règne d’Iker Casillas et rend à l’Allemagne «son» titre de meilleur gardien du monde. Son chef d’œuvre reste l’Allemagne-Algérie de 2014, durant lequel il sort 19 fois au-devant des attaquants adverses. Un match référence qui démontre au monde entier que le gardien est un joueur de champ (presque) comme les autres. (L.Fe)

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