Football

Gardien de but: je viens si je joue

Roman Bürki et Marwin Hitz sont deux des trois meilleurs gardiens suisses à l’heure actuelle mais ils se sont mis en retrait de l’équipe nationale, insatisfaits de leur rôle de remplaçant. Une décision moins égoïste qu’il n’y paraît

Vladimir Petkovic a dévoilé ce vendredi la liste des 23 footballeurs convoqués en équipe de Suisse pour les premiers matchs de l’année, dans une semaine en Géorgie (samedi 23 mars) puis à Bâle contre le Danemark (mardi 26). Au poste de gardien de but, le sélectionneur a bien sûr retenu Yann Sommer, titulaire incontestable depuis la fin de la Coupe du monde 2014, et pour l’épauler Yvon Mvogo (24 ans, Leipzig) et Jonas Omlin (25 ans, Bâle). Ce sont assurément de bons éléments, porteurs de belles promesses d’avenir. Mais ils sont surtout là parce que les véritables deuxième et troisième gardiens ont décidé de mettre l’équipe nationale entre parenthèses, insatisfaits du rôle de remplaçant qui leur était dévolu.

Marwin Hitz (31 ans) a décliné au printemps dernier l’opportunité de participer à la Coupe du monde 2018 après des années (et un grand tournoi, l’Euro 2016) comme «numéro 3». Objectif: se concentrer sur sa carrière au Borussia Dortmund, qu’il venait de rejoindre.

En football, porter le maillot de l’équipe nationale est perçu presque unanimement comme un honneur qui ne se refuse pas, ou alors au bout de longues années de bons et loyaux services (la fameuse retraite internationale). Mais sans l’applaudir, l’opinion publique ne s’est pas trop offusquée de cette défection, d’autant que la cage de la Nati était encore bien gardée avec Yann Sommer et Roman Bürki.

En mode veille

Sauf que début janvier, ce dernier explique sur les réseaux sociaux «passer en mode veille au moins cette année» pour, lui aussi, se focaliser sur son club, le Borussia Dortmund (dont il est le numéro 1 devant Marwin Hitz). Il affirme toutefois qu’il assumerait ses responsabilités «s’il y avait un besoin», s’il était aux yeux du staff de l’équipe de Suisse «la meilleure alternative possible». En d’autres termes: le gardien de 28 ans est prêt à honorer une sélection, mais plus pour s’asseoir sur le banc des remplaçants. Je viens si je joue. «Je vous demande de comprendre ce choix, conclut-il. Même si je sais que ce sera difficile pour certains.»

De prime abord, ce «mode veille» semble bien tenir du réflexe égoïste. Quid des intérêts de l’équipe nationale si Yann Sommer venait à se blesser? Et quid de la motivation des deux gardiens qui acceptent d’être remplaçants tout en sachant que tel un magicien, Vladimir Petkovic peut faire surgir Roman Bürki de son chapeau en cas de besoin?

Directement concerné, Yvon Mvogo appelle dans La Liberté à ne pas s’emballer: «Comme tout le monde, j’ai été surpris quand j’ai appris le choix de Roman. D’un autre côté, je le comprends tout à fait. Je le connais bien et quand tu n’es pas titulaire depuis des années, tu revois le sens de tes priorités.»

Coup de fil à Marco Pascolo, ancien portier de la Nati: «Ça fait combien de temps que Bürki est en équipe de Suisse?, demande-t-il.

- Quatre ans et demi.

- Et il a joué combien de matchs?

- Neuf, dont sept amicaux. Il est resté sur le banc 35 fois.

- Voilà. Au bout d’un moment, je peux comprendre la lassitude. Yann Sommer n’arrête pas d’enchaîner les bonnes performances et, dans l’ombre, Roman Bürki a très bien joué son rôle, sans attirer l’attention, sans faire de vagues. Je crois qu’après quatre ans et demi, on ne peut que respecter son choix.»

Embouteillage de talents

A 28 ans, Roman Bürki est à l’apogée de sa carrière. Selon la compilation des notes du magazine Kicker, il est à ce jour le meilleur joueur de Bundesliga tous postes confondus, bien loin devant Yann Sommer. Mais il sait aussi qu’en équipe de Suisse, le gardien du Borussia Mönchengladbach a l’avantage et que, comme les deux hommes ont pratiquement le même âge, il est susceptible de ne jamais le combler. Or, un gardien remplaçant ne prend pas patience en espérant être aligné un peu plus fréquemment, ou en rêvant d’alternance, mais en étant convaincu que son tour viendra.

Après la débâcle de l’équipe d’Allemagne à la Coupe du monde 2018, le sélectionneur Joachim Löw a confirmé que son numéro 1 demeurerait Manuel Neuer (32 ans) jusqu’à l’Euro 2020. Marc-André ter Stegen, excellent dernier rempart de Barcelone, avait d’autres projets à court terme mais il ne va pas claquer la porte pour autant: à 26 ans, il peut rester confiant quant à ses chances de s’imposer un jour dans la cage de la Mannschaft.

Un embouteillage de talents

En équipe de Suisse, c’est différent. Il y a embouteillage de talents. Yann Sommer a gagné ses galons de titulaire à la retraite internationale de Diego Benaglio (après la Coupe du monde 2014), qui avait lui-même succédé à Pascal Zuberbühler (entre la Coupe du monde 2006 et l’Euro 2008). Aujourd’hui, sans parler de Benaglio qui joue encore à Monaco à 35 ans, Sommer, Bürki et Hitz ont la trentaine et rien n’indique une retraite imminente. Yvon Mvogo, David von Ballmoos (Young Boys) et Jonas Omlin (Bâle) ont entre 24 et 25 ans et le niveau pour prétendre à une place sur la scène internationale en théorie.

Mais il n’est pas impossible qu’en pratique, la génération suivante - incarnée par Gregor Kobel (21 ans, Augsbourg) - sera déjà en première ligne lorsque la place se libérera. «La Nati est incroyablement privilégiée avec le nombre de bons gardiens qu’elle a à sa disposition», fait remarquer Pascal Zuberbühler.

L’ancien gardien de GC, Bâle et Xamax (entre autres) est bien placé pour parler du rôle ingrat de numéro 2 en équipe de Suisse. Il s’est écoulé dix ans entre sa première convocation (septembre 1994) et le moment où il s’est véritablement imposé comme titulaire (août 2004). «J’ai connu plusieurs changements d’entraîneurs. A chaque fois, le nouveau arrivait avec son gardien et je restais numéro 2, même si je disputais quelques matchs. Mais mon heure a fini par sonner: j’ai pu jouer une Coupe du monde, où je n’ai encaissé aucun but. Un souvenir incroyable, qui a donné du sens à tous ces moments où je restais sur le banc.»

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Facteur générationnel

N’a-t-il jamais pensé à passer «en mode veille», comme Roman Bürki? «Non. Je me garde de juger sa décision car je ne connais pas ses raisons profondes, mais à titre personnel, l’équipe nationale était un tel privilège que je n’ai jamais eu l’idée de m’en écarter.»

Il y a peut-être là un facteur générationnel. «Attention, ça ne veut pas dire que les jeunes sont plus égoïstes, coupe Marco Pascolo, aujourd’hui entraîneur des gardiens du FC Sion. Roman Bürki est engagé chaque année en Bundesliga, en Coupe d’Allemagne, en Ligue des champions, c’est énorme. Nous, on jouait en Suisse. Alors, on était davantage excité à l’idée d’aller en équipe nationale: cela nous faisait voir du pays.»

Mais cela n’a jamais rien enlevé au caractère cruel d’être un gardien de but remplaçant. «C’est très différent pour les joueurs de champ, souligne Pascal Zuberbühler. Un attaquant peut entrer pour vingt minutes, se faire remarquer. Un gardien, tu joues, ou tu ne joues pas. Et quand tu ne joues pas, tu as quand même un rôle très important au sein de l’équipe: tu dois mettre la pression sur le numéro 1 pour qu’il donne le meilleur de lui-même tout en restant bon camarade, positif, prêt à saisir ta chance, et en attendant tu dois amener une bonne ambiance dans le groupe.»

Servir, disparaître

Désormais formateur de gardiens pour la FIFA, Pascal Zuberbühler aborde «constamment» les particularités du rôle de numéro 2 avec les jeunes qu’il rencontre. «Il faut en parallèle qu’ils soient déterminés à jouer, et en même temps capables d’assumer un rôle totalement différent, au service de l’équipe mais d’une autre manière.»

Le grand «Zubi» était doué en la matière. C’est ce qui lui a permis de rester en sélection alors que les numéros 1 allaient et venaient (Marco Pascolo, Stefan Lehmann, Jörg Stiel). Et c’est sans doute par peur de ne pas être à la hauteur, de voir leur frustration l’emporter sur leur bonne humeur que Marwin Hitz puis Roman Bürki se sont mis en retrait. «Marwin était numéro 1 à Augsbourg, mais numéro 3 de l’équipe de Suisse au moment de l’Euro 2016. En France, il a eu beaucoup de mal à y faire face, expliquait l’entraîneur des gardiens de la Nati Patrick Foletti au Tages-Anzeiger, fin 2018. Dix jours avant la Coupe du Monde en Russie, il […] m’a dit qu’il ne pouvait pas répondre aux attentes que je plaçais en lui.»

Dans ce cas, le meilleur moyen de servir l’équipe, c’est peut-être bien de disparaître.

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