Sur la photo, il est parfait. Une bonne bouille, le teint frais malgré 2h31'39'' d’effort et l’air de sortir d’une pochette-surprise. Deux enfants tiennent tendu un ruban sur la ligne d’arrivée mais c’est lui qui a l’air le plus enfantin en faisant un double «V» de la victoire. Ce 13 septembre 1970, Gary Muhrcke est le visage vainqueur du premier marathon de New York et il en incarne à merveille l’esprit.

Cela fait maintenant une dizaine d’années qu’un groupe de passionnés – une vingtaine, guère plus – se retrouve tous les dimanches matin pour de longues sorties hors des sentiers battus et des pistes cendrées. Pierre Morath a exhumé dans son film Free to Run le temps héroïque de ces pionniers du running qui, dans les sixties et les rues de New York, défiaient les préjugés et les crottes de chien.

Les deux meneurs sont Ted Corbitt, un petit-fils d’esclave fondateur et premier président du New York Road Runners (NYRR), et Fred Lebow, coureur plus modeste mais débordant d’idées nouvelles. C’est lui qui insiste pour que l’informel Cherry Tree Marathon qui se court depuis quelques années dans le Bronx devienne un officiel marathon de New York en plein Central Park.

Pour faire plaisir aux enfants

Gary Muhrcke, de Freeport, Long Island, a failli ne pas y participer. Pompier de New York, il n’a pas dormi de la nuit. «J’étais de garde et on avait eu pas mal de boulot», expliquait-il en 2009 à Runner’s World. A 8h30 du matin, il téléphone à la maison pour dire à sa femme qu’il n’a pas très envie de courir et qu’il va rentrer. Mais le couple a trois jeunes enfants que son épouse imaginait se défouler pendant que papa effectuerait quatre boucles dans Central Park, alors Gary Muhrcke change d’avis. Il arrive à la table d’inscription un quart d’heure avant le départ, où le préposé aux dossards, qui avait réservé les dix premiers aux meilleurs coureurs potentiels, lui donne le N° 2. Corbitt a le 1, Lebow le 24. Ils sont 127 à avoir payé 1 dollar pour s’élancer au milieu des poussettes, des vélos, des joueurs de frisbee.

A relire: La folle histoire du running

En manque de compétition, Gary Muhrcke cale son allure sur celle de Pat Bastick, qu’il estime capable d’une bonne performance, et laisse filer Moses Mayfield. «Il partait toujours vite, je savais qu’il allait faiblir.» Livré à lui-même après l’abandon de Bastick, il rattrape Mayfield à la limite nord du parc, «à la hauteur de la 90e rue, avant la montée de Harlem Hill. Je l’ai passé si vite que des cyclistes qui l’accompagnaient lui ont dit de ne pas s’inquiéter, que je ne pouvais pas être dans la course…»

Lorsqu’il coupe le ruban, Muhrcke n’a pas le sentiment d’écrire l’histoire. «J’avais l’impression d’avoir remporté une course de plus, rien d’autre. J’étais surtout heureux d’en avoir terminé.» Le lendemain, un petit article informe les lecteurs du New York Times: «Fireman is first to finish in Marathon». Là encore, c’est assez bien résumé. Le nom de Gary Muhrcke, dixième du marathon de Boston trois ans plus tôt, n’entre pas complètement dans l’histoire du running.

Les lauriers du jardin

Le marathon connaît ses classiques et honore ses pionniers. Philippidès, le coursier athénien, Spiridon Louys, le premier champion olympique, Kathrine Switzer, la première femme avec un dossard dans un peloton, Frank Shorter, la première star, Joan Benoit, la première championne olympique. Gary Muhrcke, lui, demeure un peu oublié. «Il était plus discret que véritablement à part, nuance Pierre Morath. Dans les années 1970, il s'est mis à écumer les courses avec un petit bus VW et à vendre des chaussures. Il a été l'un des pionniers du business du running et est devenu très riche.»

A relire: Notre interview de Kathrine Switzer, championne et féministe

Gary Muhrcke ne participe pas l’année suivante, se blesse, ne revient qu’en 1976 – l’année des «Five Boroughs» – et ne court en tout qu’une douzaine de fois jusqu’à la dernière, en 1999. Il remportera en 1978 une autre première: la montée des marches de l’Empire State Building, ce qui lui sera reproché car il touchait une pension d’invalidité de la Fire Brigade pour des problèmes de dos. Par la suite, il lancera la chaîne Super Runners Shops. «C'était les magasins de référence à Manhattan, se souvient Pierre Morath. Le paradoxe, c'est qu'il a gardé beaucoup de distance et de détachement avec tout cela. Par exemple, il trouvait inutile les poches à eau et les ceintures porte-bidons, alors qu'il y a des ravitaillements tous les kilomètres mais disait qu'il en avait vendu des tonnes!»

A 80 ans, aussi «fit» qu’en 1970, toujours discret, il laisse son épouse Jane répondre aux journalistes. L’un d’eux, qui travaille pour le New York Times et se trouve être également leur petit-fils, révéla l’an dernier que Jane Muhrcke réalisait depuis 1972, gratuitement et sans aucune publicité, les couronnes de lauriers remises aux vainqueurs du marathon de New York, à partir de branches coupées dans le jardin familial de Huntington, Long Island. Gary Muhrcke n’en a jamais coiffé une mais peut sentir leur parfum chaque jour.