La pandémie de nouveau coronavirus a plongé le sport mondial dans la pire crise de son histoire récente. Point positif: le secteur ne se sera jamais remis en question davantage que ces derniers mois. Certaines disciplines repensent leur calendrier, d’autres leurs formats de compétition. Au final, le Covid-19 aura (aussi) été un puissant accélérateur de réformes.

En pleine tourmente entre une saison annulée, une reprise incertaine et des aides de la Confédération jugées inappropriées, le hockey sur glace professionnel suisse ne s’interdit ainsi aucune piste de réflexion. Réunis ce mercredi en assemblée générale, les clubs parleront fermeture de la première division, abolition de la limite du nombre d’étrangers et surtout plafond salarial.

Le mécanisme vise à garantir des rémunérations équilibrées entre les clubs de manière à préserver l’attractivité sportive d’un championnat. Mais s’il est très courant en Amérique du Nord, il a souvent été jugé incompatible avec les lois européennes sur la concurrence, notamment lorsqu’un Michel Platini alors président de l’UEFA s’était mis en tête de l’appliquer au football. Peu importe: face aux défis actuels, le hockey suisse a bien besoin d’un plan de fair-play financier, estime Gaudenz Domenig, président du HC Davos, qui a imaginé un projet en conséquence.

En quoi consiste la proposition de «fair-play financier» du HC Davos?

Gaudenz Domenig: C’est très simple. Nous souhaitons instaurer un plafond salarial pour les joueurs alignés sur la glace. Il s’agirait d’un montant fixe, et les clubs pourraient en fait aller au-delà, mais ils devraient alors s’acquitter auprès de la ligue d’un montant correspondant à celui du dépassement, ce que certains ont commencé à appeler la taxe de luxe. Pour continuer de payer de plus hauts salaires, les clubs riches devraient ainsi participer plus largement aux frais de fonctionnement du championnat.

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Pourquoi le hockey suisse a-t-il besoin d’une telle mesure?

Les clubs qui ont sollicité les aides de la Confédération pour faire face à la crise du coronavirus doivent s’engager à baisser leur masse salariale de 20%. Or, ceux qui sont les plus susceptibles d’y recourir sont déjà les moins bien lotis financièrement. Cela signifie donc que les inégalités entre les clubs les plus riches et les autres menacent de se renforcer, et ce n’est pas une bonne chose pour le développement du hockey suisse. En football, le titre était promis au FC Bâle pendant dix ans, maintenant il ne se joue qu’entre deux clubs. Ce n’est pas ce que l’on souhaite pour le hockey. Mais, déjà, quatre équipes seulement se partagent les titres depuis vingt ans [Berne, Davos, Lugano, Zurich]. Pour l’attractivité du championnat, il faudrait qu’il y ait davantage de concurrence au sommet.

C’est pour ça qu’il ne faut pas seulement un plafond mais aussi un plancher salarial, c’est-à-dire une somme minimale que les clubs doivent engager pour constituer leur équipe?

Oui. Mais de fait, ce plancher existe déjà puisque les conditions financières sont très strictes pour accéder à la National League. De manière générale, il y aura toujours des différences de budget entre les équipes, mais il faut qu’elles restent raisonnables.

L’inflation des salaires des joueurs suisses n’y contribue pas.

Exactement. Nous sommes dans un marché où il y a très peu de joueurs suisses qui ont le niveau de la première division, mais beaucoup de places leur sont réservées puisque le nombre d’étrangers est limité. Leur valeur ne cesse donc de monter. Deux autres facteurs poussent à la surenchère. Premièrement, le risque de relégation – un drame pour un club qui a fait des investissements importants – invite à dépenser plus d’argent qu’on n’en a. Deuxièmement, le sport est un business très émotionnel, où tenir sa discipline économique est plus compliqué que dans un autre secteur. Bien sûr, les conseils d’administration devraient mettre fin à l’inflation des salaires en se responsabilisant. Mais ce n’est pas si simple.

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Quelle est l’ampleur du fossé au niveau des salaires versés en National League?

Certains clubs n’ont aucun joueur suisse payé 300 000 francs par année. D’autres leur paient ce salaire en moyenne.

Une autre solution pour contrer l’inflation des rémunérations serait d’en finir avec la limitation du nombre d’étrangers, actuellement quatre par match, ou en tout cas de la repousser à six ou huit. Etes-vous pour ou contre?

La dernière fois que les clubs ont voté sur la question, le HC Davos s’est prononcé en faveur d’une ouverture à davantage d’étrangers. Mais aujourd’hui, je pense que l’introduction d’une forme de fair-play financier est prioritaire.

Serait-il seulement possible, d’un point de vue juridique, d’instaurer un plafond salarial?

Il y a beaucoup de questions à régler, mais cela ne me paraît en tout cas pas impossible. Il faut étudier les détails pour voir si cela poserait des problèmes. Le Conseil fédéral peut faire des exceptions aux lois qui régissent la concurrence.

Il souffle comme un vent de révolution sur la National League, qui est pourtant l’un des meilleurs championnats européens. Est-ce nécessaire de tout remettre en question?

La ligue fonctionne bien, c’est vrai, mais parfois il faut entreprendre des réformes simplement pour conserver son statut. Encore une fois: ces dernières années, les écarts se sont creusés entre les clubs et nous devons agir vite pour que cela n’empire pas. Des équipes comme Ambri-Piotta ou Langnau sont très importantes pour la diversité du championnat. Il faut qu’elles puissent continuer à être compétitives. La crise que nous traversons représente un danger, à ce titre.

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Beaucoup de clubs professionnels ont critiqué les aides proposées par la Confédération, qui seraient trop contraignantes dans leurs conditions d’attribution. Le HC Davos a-t-il fait appel?

Pas pour l’instant, non. Si la saison reprend comme prévu, mi-septembre, avec du public dans les patinoires, nous n’aurons pas besoin de le faire. Mais nous pourrions aussi nous retrouver dans une situation où nous n’aurions plus le choix.

Dans quel cas de figure?

A la fin du mois, nous lançons notre campagne d’abonnements pour la saison prochaine. Si nous sommes amenés ensuite à effectuer des remboursements parce que les matchs doivent se dérouler à huis clos, nous aurons de gros problèmes.

Vous croyez à l’existence d’un intérêt général du hockey suisse supérieur aux intérêts particuliers des clubs?

Bien sûr. Sur la glace, nos équipes sont des adversaires. Mais en matière de business, nous travaillons tous ensemble pour produire le meilleur championnat possible. C’est pour cela que nous devons faire preuve de solidarité.