Football

GC et FC Zurich, chefs-d’œuvre en péril

Place forte historique du football suisse avec deux des quatre plus grands clubs du pays, Zurich est devenue la banlieue de Bâle. Le FCZ a brutalement chuté en Challenge League alors que Grasshopper décline dans l’indifférence

L’endroit est à peine reconnaissable. Il faut errer un moment sur ces trois hectares de jachère urbaine coincés entre la Limmat, les voies de chemin de fer et les bretelles d’autoroute de l’entrée ouest de la ville, avant de reconnaître quelques gradins dont le béton est mangé par les herbes, de vieilles palissades bleues et blanches, un grillage éventré. Sur ce territoire à l’abandon courent des poules, plusieurs projets associatifs et sans doute quelques fantômes. Cette friche était le Hardturm, le stade du meilleur club de l’histoire du football suisse, Grasshopper.

Démoli en 2008, jamais reconstruit depuis, le Hardturm a fait de «GC» un club de migrants, réfugié chez le voisin honni, de l’autre côté de la voie ferrée. Ce soir-là, c’est le FC Zurich qui occupe le Letzigrund. Architecture élégante, courbes harmonieuses, toit en ellipse et pylônes inclinés, tons mordorés du bois et de la rouille: le stade est superbe, mais désespérément froid. Sur la pelouse, le FC Zurich tente de résister aux Espagnols de Villarreal en Europa League. Autour, éloigné du terrain par la piste d’athlétisme, la Südkurve, point de ralliement des supporters les plus fanatiques, tente de réchauffer l’ambiance. Le «Letzi» est aux deux tiers vide. Le FCZ arrache le match nul, un exploit pour un club relégué en Challenge League.

«Une traversée du désert»

Qu’est-il arrivé au football professionnel à Zurich? Naguère si éclatant, aujourd’hui moribond. Ses deux clubs, parmi les quatre plus grands de Suisse avec le FC Bâle et Servette, sont rentrés dans le rang. Le FC Zurich, 12 fois champion national, a chuté cet été alors que Grasshopper, toujours le plus titré du pays (27 fois champions, 19 fois vainqueur de la Coupe), glisse doucement dans l’indifférence. En football, «Downtown Switzerland» n’est plus qu’une lointaine banlieue de Bâle.

Ils ont été centraux, pourtant. Dans Le football suisse, des pionniers aux professionnels (PPUR, 2016), les historiens Jérôme Berthoud, Grégory Quin et Philippe Vonnard soulignent que le FC Zurich, dans sa rivalité avec le FC Bâle, a conduit à changer les mentalités en Suisse à partir du milieu des années 1960. Dans son sillage, les clubs se sont structurés, ont commencé à recruter des vedettes étrangères, les joueurs sont devenus plus professionnels. En 1977, le FC Zurich est le premier club suisse dont l’effectif est uniquement composé de joueurs professionnels. Durant la décennie suivante, Grasshopper a donné une autre impulsion décisive au football suisse. Les Sauterelles profitent du soutien de la place financière zurichoise pour dominer la scène nationale (8 titres de champion et 5 victoires en Coupe entre 1982 et 1998) et obtenir les premiers bons résultats suisses en Ligue des Champions.

«Que reste-t-il du football à Zurich? Pas grand-chose»

Aux grandes heures du Hardturm, Mario Widmer était le redouté chef des sports de Blick. Il est aujourd’hui un observateur désabusé. «Que reste-t-il du football à Zurich? Pas grand-chose… C’est devenu un luxe qu’on ne se permet pas. Deux phénomènes contraires se sont produits en parallèle. D’une part, le football est devenu un spectacle mondialisé extrêmement coûteux, de l’autre les politiques ne voient pas d’intérêt à soutenir une activité qui est souvent critiquée pour ses excès. Quant aux grandes banques, elles sont désormais souvent dirigées par des étrangers et ont d’autres priorités que de donner des millions à GC.»

De l’avis général, Grasshopper et le FC Zurich travaillent plutôt bien, misent sur la formation et continuent de produire des jeunes de talent. La Ville soutient le mouvement juniors et verse 64 574 francs à Grasshopper et 59 039 francs au FC Zurich. «La formation n’est pas le problème, balaye Mario Widmer. On sortira toujours de bons jeunes ici mais ça ne suffit plus. Les grandes villes suisses ne se passionnent pas pour le football. A Zurich comme à Genève, on se refuse à voir un match comme un art.»

Conseiller municipal de la Ville de Zurich en charge des sports, Gerold Lauber essaye de positiver. «Le football est riche de traditions à Zurich. Nous avons toujours des listes d’attente pour les jeunes à GC et au FCZ, les équipes féminines se développent très bien. Nos deux clubs professionnels vivent momentanément une traversée du désert mais ils ont un palmarès unique en Suisse et ils gardent chacun des fans «pur et dur». Il est clair qu’il y a aussi à Zurich beaucoup de gens qui ne s’intéresse pas au football.»

Une frontière bien marquée

Que faire? Au FC Zurich depuis 6 ans, l’ancien international Ludovic Magnin est aujourd’hui entraîneur des M18. «Au début, pour moi c’était évident: il n’y avait qu’à fusionner les deux clubs. J’ai très vite compris que c’était impossible.» Géographiquement, la frontière est bien marquée. C’est la voie de chemin de fer, qui sépare le Kreis (arrondissement) 4 – FC Zurich – du Kreis 5 – Grasshopper. Mais c’est sociologiquement que la séparation est la plus nette: GC est le club des riches, le FCZ celui des ouvriers. «Quand vous comparez les centres d’entraînement, ce n’est pas un mythe!», affirme Ludovic Magnin. «Eux ont un superbe campus privé dans les quartiers résidentiels, nous, on partage des terrains communaux avec d’autres clubs.»

Le FC Zurich a la réputation d’avoir plus de fans. Ils sont surtout plus visibles, car plus rattachés à une zone de la ville: le quartier Aussersihl, que l’on pourrait délimiter par un triangle équilatéral de 500 m de côté dont les pointes seraient les trois stades historiques du club: Hardaupark, Utogrund, Letzigrund. Dans ce triangle, ou juste en bordure, on trouve le Tabac que le président emblématique des années 70 Edwin Naegeli tenait Stauffacherquai (avec au-dessus les bureaux du club), le parc de Fritchiwiese où débuta Köbi Kuhn, et, sur la Badenerstrasse, de nombreux restaurants ou bistrots qui appartiennent toujours à la famille d’anciens joueurs.

Un musée où priment «les émotions» et «les souvenirs partagés»

L’enseigne du Tabakfass Naegeli repose aujourd’hui deux rues plus loin, dans le musée que le président du FC Zurich Ancillo Canepa a ouvert au printemps 2011. «Les gens venaient avec des cartons descendus du grenier, des sacs remplis de photos, de vieux maillots, de coupure de presse. On aurait dit qu’ils attendaient ça», se souvient Saro Pepe, fan devenu conservateur.

Rien à voir avec le très froid et très pompeux Musée du football ouvert récemment par la FIFA. Créé par des passionnés, alimentés par des donations, le musée est un espace ouvert, où l’on peut s’asseoir, lire, toucher les coupes. Les vestes caractéristiques des fans (en jean’s sans manche, garnies d’écussons cousus à la main) y ont autant d’importance que les maillots des joueurs. Un mur présente d’un côté le «Hall of fame» et de l’autre le «Hall of shame». «Ce n’est pas le fétichisme qui est important dans un musée du football, mais l’émotion que les souvenirs partagés provoquent», soutient Saro Pepe.

Succession de présidents

Le stamm de Grasshopper est plus classique: le restaurant Heugümper, près de la Paradeplatz. Mais ces dernières années, les banquiers se sont fait moins présents. Vontobel a été le dernier à soutenir vraiment le club. Alors les présidents se succèdent: le roi de l’immobilier Walter A. Brunner (2005-2007), l’ancien gardien Roger Berbig (2007-2009), l’ex-secrétaire général de la FIFA Urs Linsi (2009-2011), Roland Leutwiler, le président du «Owners club», un groupe d’investisseurs (2011-2012), André Dosé, l’ancien CEO de Swiss (2012- décembre 2013) et, depuis avril 2014, Stephan Anliker. «Au contraire de Grasshopper, le FC Zurich a souvent été marqué par les règnes longs de présidents emblématiques, rappelle Saro Pepe. Nägeli est resté 22 ans, Sven Hotz 20 ans et Ancilo Canepa est là depuis 2006.»

Un modèle économique obsolète

La situation des deux voisins n’est pas comparable, sans que le sort de l’un soit plus enviable que la destinée de l’autre. Bâti sur un modèle économique dépassé, Grasshopper décline doucement, avec quelques soubresauts et des rechutes. Son dernier coup d’éclat est le retour au bercail de Stéphane Chapuisat en 1999, premier mercenaire suisse à rentrer au pays, premier footballeur de Suisse payé un million de francs par an. Son 27e et dernier titre de champion de Suisse date de 2003, sa dernière place d’honneur une position de «champion d’automne» en décembre 2012, six mois après avoir évité la faillite. Cette année-là, le retrait de licence du Xamax de Bulat Chagaev et les 36 points de pénalité infligés au FC Sion sauvent la place de GC, pénible 8e, en Super League.

En juin 2013, Grasshopper glane une 19e Coupe de Suisse. Mais le conseil d’administration reproche à André Dosé de beaucoup dépenser l’argent des autres. La nomination de Stephan Anliker a mis fin à la politique du «super-président». Dernier gros donateur, le paysagiste Heinz Spross s’est rangé en 2014. Il aide mais ne bouche plus les trous à coups de millions. La même année, le club n’a décroché sa licence qu’en deuxième instance.

Des parcours difficiles

Elu «meilleur entraîneur de Super League» en février 2016, Pierluigi Tami est aujourd’hui contesté. Avant son match à Lausanne ce dimanche, GC se traîne avec 18 points en 16 matchs, à seulement 3 points du dernier Vaduz. Depuis son arrivée en janvier 2015, Tami a vu partir Amir Abrashi (Freiburg), Michael Lang (Bâle), Yoric Ravet (YB), Shani Tarashaj (Everton), Moritz Bauer (Kazan) et Munas Dabbur (Salzbourg). «La vente des quatre derniers a bien du rapporter 15 millions; pourtant on n’a pas l’impression que cet argent a été investi dans le club», observe Silvan Kämpfen, journaliste au magazine Zwölf, le So Foot alémanique.

La trajectoire du FCZ est plus accidentée, marquée par des ruptures brutales. Ludovic Magnin en a vécu deux, l’une comme joueur, l’autre comme entraîneur assistant. «Il y a eu une année charnière où ça a tourné dans le mauvais sens pour nous. Lors de la saison 2010-2011, on reçoit le grand Bâle à deux journées de la fin. Il y a Frei, Streller, Shaqiri, Xhaka, la grosse équipe, mais on doit leur mettre 5-0 à la mi-temps. Au lieu de ça, on fait 2-2 et on perd derrière le derby contre GC et le titre. C’est l’année où le champion de Suisse est directement qualifié pour la Ligue des Champions. Si on gagne, on ramasse 30 millions, Bâle est obligé de vendre quelques joueurs pour compenser et le rapport de force s’inverse.»

Scénario catastrophe traumatisant

Le scénario catastrophe s’enclenche et Zurich est relégué au printemps 2016. Un traumatisme, que n’efface pas la victoire une semaine plus tard en Coupe de Suisse. «La semaine précédent la finale avait été très tendue, avec pas mal d’altercations avec les supporters. Lorsque nous avons gagné la Coupe, Alain Nef est allé la déposer devant la Südkurve et l’a laissée au pied de la tribune. Les joueurs voulaient dire: «vous l’avez mérité, pas nous.» D’ailleurs, personne n’a fêté. C’était irréel, dans toute ma carrière c’est le seul titre que je n’ai pas fêté.»

Depuis, le FCZ s’est repris et survole le championnat de Challenge League. «Le président a dit qu’il conserverait le même budget. Le club a tout de suite eu la volonté de se relever, de travailler, d’aller de l’avant, souligne le directeur sportif Thomas Bickel. Nous nous sommes séparés de quelques joueurs qui n’avaient pas la bonne mentalité. Désormais, on peut identifier le FCZ à des joueurs locaux, comme Voser, Rodriguez, Winter, Nef.»

«Le potentiel du FCZ est énorme, mais il faut rester prudent»

Selon Ludovic Magnin, Ancillo Canepa n’a pas renoncé à concurrencer Bâle. Stéphane Henchoz, entraîneur assistant de Neuchâtel Xamax, rival direct du FC Zurich en Challenge League, confirme: «Ils ont 25 millions de budget, c’est autant que YB et Sion, et sur le terrain c’est aussi fort. Pour moi, le FCZ reste potentiellement le deuxième ou troisième club du pays.» «Le potentiel du FCZ est énorme, c’est vrai, admet Thomas Bickel, mais il faut rester prudent et suivre notre tableau de marche encore deux ou trois saisons.»

Contre toute attente, le club a battu des records d’abonnement et les fans prennent plaisir à (re) découvrir les déplacements à Neuchâtel, Genève et au Mont. Ils sont même prêts à franchir à leur tour le Duttweilerbrücke (et le Rubicon) pour voir jouer les leurs au Hardturm.

Deux clubs sur un terrain

Car le projet de nouveau stade au Hardturm n’est pas enterré. Il est même plébiscité par tous. «La position de la Ville de Zurich est claire, explique Gerold Lauber: le stade du Letzigrund est magnifique pour le Weltklasse ou pour des grands concerts mais il n’est pas vraiment approprié pour le football. Nous encourageons le projet d’un stade pour les deux clubs sur le terrain du Hardturm. La Ville de Zurich a organisé un référendum en 2010 – et les votants ont dit non. C’était un non faible mais c’était un non. L’argument des opposants était: «un investisseur privé peut bâtir le stade moins cher.»

Ancien directeur senior de la Swiss Football League, Edmond Isoz partage cet avis. «Le vrai problème à Zurich, c’est le stade. Les deux clubs n’ont pas une enceinte digne de ce nom. Une piste d’athlétisme, c’est désastreux en football. Pour les supporters, il n’y a pas d’ambiance, pour la télévision cela donne des images moins spectaculaires et pour les VIP, ça ne fait pas envie. Lugano et Lausanne ont le même problème. En déménageant, GC a perdu 3000 spectateurs de moyenne.» De fait, le FC Zurich a déjà joué au Hardturm, durant les travaux au Letzigrund. Et Xavier Margairaz se souvient d’une superbe atmosphère. «C’était génial, avec une vraie ambiance à l’anglaise.»

GC et le FCZ n’ont pas abandonné leurs rêves de grandeur

Historien du FC Zurich et, d’une certaine manière, de la ville, Saro Pepe insiste sur un point: «On a l’impression que c’est pire qu’avant mais les problèmes de stade et la désaffection du public sont des constantes dans l’histoire du football à Zurich. La ferveur populaire est un mythe, les gens ne se sont toujours déplacés que pour les grands matchs. C’était déjà comme ça dans les années 70. Un projet de grand stade a déjà été refusé en votation populaire pour la Coupe du monde 1954. Ce devait être un octogone de 60 000 places. On a repris les plans un peu modifiés plus tard pour rénover le Letzigrund, qui a ainsi eu un toit hexagonal. Pour l’Euro 2008, le peuple avait dit oui à la construction d’un nouveau Hardturm mais des recours ont fait trainé le projet. Il a fallu rénover rapidement le Letzigrund.»

Le président de Grasshopper Stephan Anliker espère le nouveau stade pour le début des années 2020. Le 12 juillet dernier, la Ville a présenté le vainqueur du concours d’architecture du nouveau projet. Le futur stade pourrait accueillir 18 500 spectateurs mais aussi des commerces, un jardin d’enfants, 173 logements en coopératives d’habitation et 636 appartements répartis dans deux tours de 137 mètres de hauteur, qui deviendraient les deux points culminants de la ville. GC et le FCZ n’ont pas abandonné leurs rêves de grandeur.

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