Il serre la main de l’arbitre pratiquement sans lever le bras. Il culmine à 2,08 m et, pourtant, il ne manque pas d’air. Ses mouvements, s’il lui prend la folle imprudence de s’animer, semblent actionnés par des mécanismes rigides, dans un assemblage de bric et de broc. Ivo Karlovic est un curieux personnage. Mais la curiosité est parfois un vilain défaut.

Il y a un phénomène de foire – comment le nier? – dans ce gigantisme mal assuré, barbe naissante sur des joues efflanquées, deux boules de flipper qui roulent au fond de leur orbite, une autorité qui vous toise, un silence qui vous parle, Ivo Karlovic.

A peine un journaliste avait-il prononcé son nom, vendredi, que le visage de Roger Federer s’est tordu – aussi sûrement que le cou de la rumeur. Le géant croate venait de décocher 46 aces à Jo-Wilfried Tsonga, sans autres velléités de jouerie. Il sert, puis il disparaît. «Aces bien raisonnable?» persifle L’Equipe.

«Sans vouloir manquer de respect à quiconque, ce n’est pas du tennis, a dénoncé Roger Federer. Je suis désolé, mais je ne saurais le formuler autrement. Un jour, j’ai perdu 7-6 7-6 contre Karlovic. Je n’avais commis que deux erreurs de tout le match. Deux petites bêtises, une dans chaque tie-break, et c’était fini. Lui avait aligné les aces sans sourciller, point.»

A quoi sert Ivo Karlovic, au juste? A rien, répondent les puristes: il sert. Selon leur degré de stoïcisme, les victimes évoquent un peloton d’exécution ou une séance de pénalités. Jo-Wilfried Tsonga: «J’ai bien essayé d’anticiper mais, même si je plongeais du bon côté, je ne parvenais pas à toucher la balle pour autant. Elle arrivait sur moi à 230 km/h. En fait, ce gars n’a pas besoin de varier les effets. Il lui suffit de placer les balles à droite, à gauche, ou au centre. Tu as une chance sur trois d’être dessus.»

Ecœuré: «On touche la balle toutes les cinq minutes, et on finit par s’ennuyer un peu. A certains moments, j’ai eu envie d’emprunter la chaise d’un arbitre et de le laisser servir. Je ne dirais pas que j’ai mal joué, ni bien joué. La question n’est pas là. Je n’ai pas joué.» Jo-Wilfried Tsonga n’en veut pas au géant, expert en boulets de canon et sabreur de bonnes volontés par métier, au nom de l’égalité des chances et de la parabole des talents: «En sport, le gentil, le beau et le célèbre ne gagnent pas toujours à la fin. Des joueurs anonymes mériteraient davantage de considération.»

Il ne demande rien, Ivo Karlovic, juste à exercer les quelques pouvoirs que la nature lui a conférés. Il sème l’épouvante, mais c’est lui qui bégaie et claque des dents – «un problème d’élocution». Chiche en simagrées, désespoir des échotiers, monomaniaque à souhait, Ivo Karlovic. «Si les gens pensent que je peux gagner avec un seul coup, alors je suis un génie.» Jamais son double mètre n’est plié en quatre, mais cette tête en l’air manifeste une certaine hauteur de vue: «Peut-être suis-je ennuyeux. Mais je le serais davantage si je ressemblais à tout le monde.» Impassible: «Personne dans ma famille n’était grand, sauf peut-être le facteur.»

Les caméras numériques ont mesuré le point d’impact au service à 3,80 m du sol. De là-haut, au sommet de son art improbable, ce fils de météorologue souffle le show et l’effroi. Vue imprenable sur le carré de service adverse. «C’est ridicule! Pourquoi a-t-il le droit de servir du haut d’un arbre? Je ne veux plus jamais jouer contre ce type», avait fulminé Todd Martin. «Avec vingt centimètres de moins, il serait classé R4», soutient Patrick Mouratoglou, fondateur de l’académie du même nom.

Au retour de service, le géant se fait tout petit. Son revers fourche, sa volée tombe à plat, son déplacement vers l’avant a l’aplomb d’un patin désarticulé. Alors, Ivo Karlovic est en service commandé. Il en dégaine 300 chaque jour à l’entraînement, comme jadis il les encquillait à la nuit tombante, à la fermeture des courts, parce que sa «famille n’avait pas les moyens». Il est le canonnier le plus prolifique du circuit (1318 aces au cours de la seule année dernière). Il est aussi le numéro un mondial des points remportés sur son service et il détient le record de la deuxième balle la plus rapide de l’histoire, avec 231 km/h.

Ceux qui ont écopé de son opiniâtreté machinale ont brisé leurs raquettes (Gonzalez, Safin, Verdasco) ou beaucoup bu après le service (noms connus de la rédaction). Karlovic est une curiosité par défaut, aux confins d’un jeu de dupes. Injouable? «Avec son physique, il lui sera difficile de maintenir une telle concentration pendant deux semaines, évalue Jo-Wilfried Tsonga. Karlovic a des «coups de moins bien», sinon personne ne le battrait jamais.» Et si, pour cette fois, il n’en avait pas?

«Sans vouloir manquer de respect à quiconque, j’estime que ce n’est pas du tennis»