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Le footballer Gelson Fernandes est originaire du Cap-Vert et a été naturalisé à 18 ans.
© GEORGIOS KEFALAS

Gelson Fernandes

Gelson Fernandes, le ballon de l’intégration

Originaire du Cap-Vert, le footballeur a été naturalisé à 18 ans. Dans une équipe de Suisse cosmopolite, il se sent plus riche grâce aux différences de chacun

Il est la bonne adresse que les journalistes suisses se refilent comme une valeur sûre. Celui vers lequel se réfugient les Français, qui adorent évoquer le multiculturalisme de la Nati mais s’interdisent de traiter le cas de l’équipe de France. Celui qui nous a spontanément dit oui, quand tant d’autres ont refusé, empêchés par leur emploi du temps, leur agent ou leur fédération.

Lors de la dernière Coupe du monde de football, la Suisse présentait parmi ses 23 sélectionnés cinq joueurs nés à l’étranger et 14 ayant au moins un parent étranger. Ils ne sont que deux à oser en parler librement: le Tessinois Valon Behrami (30 ans) et le Valaisan Gelson Fernandes (29 ans). «Valon et moi avons peut-être plus d’expérience pour évoquer ce sujet, explique le milieu de terrain du Stade Rennais. Et puis, à la différence des autres qui sont plus jeunes, nous gardons un souvenir de notre vie d’avant.»

La sienne a duré six ans et conserve dans son cœur le goût sucré d’un paradis lointain: Praia, capitale du Cap-Vert, au large des côtes de la Mauritanie, de la Gambie et du Sénégal. Le soleil, une ruelle, une cage de foot dessinée à la craie sur un mur de béton brut. Il n’y a pas d’eau, pas d’électricité, pas de parents, ils sont partis chercher une vie meilleure – le père d’abord, puis la mère – mais il y a l’amour d’une grand-mère et du ballon rond. Enfin, presque rond. «On roulait une paire de chaussettes dans une autre, qu’on roulait ensuite dans une troisième…»

Mercenaire du foot

Il a 6 ans quand on lui explique, en créole cap-verdien, qu’il doit quitter sa grand-mère, monter dans un avion, rejoindre ses parents en Europe. «Le jour du départ, je me suis caché. J’ai raté l’avion. Je ne voulais pas partir. Je m’en souviens bien…» Gelson Fernandes, qui jusqu’ici s’exprimait d’une voix claire et affirmée, laisse percevoir son trouble intérieur. Vingt-quatre ans plus tard, l’émotion l’étreint toujours. «Mon père, je ne l’avais jamais vu…»

Il part finalement le lendemain, un jour dont il a perdu le souvenir. En Suisse, l’école lui pose plus de problèmes que le climat. «J’ai appris le français très vite et le football m’a aidé à m’intégrer. Le sport est un langage universel, il donne tout de suite sa chance à chacun.»

Très vite, ce milieu de terrain souple et endurant, fin mais résistant, s’affirme comme un espoir du FC Sion. Et du football suisse, avant même d’en avoir la nationalité. «Avec Yves Débonnaire et Martin Trümpler, j’ai été sélectionné dans les équipes de Suisse M16 et M17. Je faisais les entraînements et les matchs amicaux mais, comme je n’avais pas le passeport suisse, quand l’équipe jouait en compétition officielle ou à l’étranger, je restais à la maison.»

«Le chocolat suisse»

La naturalisation est arrivée comme une évidence. Sans passe-droit – pas de ça en Suisse, même pour le sport! – et sans hésitation. «Pour moi, c’était une suite logique, la continuité de mon parcours. J’ai dû aller à un rendez-vous avec mes parents, puis on a attendu le verdict.» Au bout de la procédure, il a 18 ans, ses parents et sa sœur sont Suisses également, toute la famille est réunie. «On a fait un repas pour fêter ça. C’était très émouvant. On avait dû acheter la bourgeoisie de Sion, je ne sais pas si ça se fait toujours… On avait réussi, on s’était intégrés. Je me souviens qu’il y avait de la fierté dans nos regards.»

Gelson Fernandes possède la double nationalité mais n’a plus de passeport cap-verdien valable. «Il ne me sert à rien: pour chaque voyage, il faudrait un visa.» Il est désormais Suisse, footballeur. Et toujours Noir. «Ma couleur de peau ne m’a jamais valu de problèmes. Si tu es bon au foot, ça gomme pas mal de choses.» Cela permet aussi de (beaucoup) voyager. Manchester, Saint-Etienne, Vérone, Leicester, Udine, Lisbonne, Freiburg et, depuis août 2014, Rennes.

«Partout, j’étais perçu comme le Suisse. Ou le «chocolat suisse» à la rigueur. Sauf au Portugal où j’étais le Cap-Verdien. Je pense que mon passé d’immigré m’a aidé à m’adapter très vite partout où je suis passé.»

Partout également, il se fait envoyer le Nouvelliste, notamment pour suivre la carrière très prometteuse de son cousin Edimilson. Après sa carrière, il reviendra vivre à Sion. Pour sa première sélection en équipe de Suisse, en août 2007 contre les Pays-Bas, il a dû lors de son bizutage chanter en trois langues. Facile, il en parle sept: créole, portugais, espagnol, anglais, en plus des trois langues officielles: français, allemand, italien. Sans compter le valaisan, tu vois comment?

En équipe de Suisse, il se sent bien au milieu des fils de Chiliens, d’Argoviens ou d’Ivoiriens. Récemment, des propos de son coéquipier en équipe de Suisse, Stephan Lichtsteiner, appelant à respecter «les figures d’identification» du public ne l’ont pas ébranlé. «Il a été mal interprété. Dans l’équipe, on en rigole, de toutes ces histoires. Si Mehmedi, Shaqiri et Dzemaili mangent ensemble, quelqu’un va lancer: «Alors, les Albanais, vous êtes racistes?» et ça fera rire tout le monde. Dans le football, on dés-
amorce beaucoup de choses par les plaisanteries. En réalité, le groupe est fort, nous sommes très soudés et tous persuadés que notre mixité fait notre force.»

Gelson Fernandes possède la double nationalité mais n’a plus de passeport cap-verdien valable. «Il ne me sert à rien: pour chaque voyage il faudrait un visa.» Il aime y retourner, même s’il n’y est plus allé depuis un petit bout de temps. «La dernière fois, ils avaient quand même repeint le but.»

Le 20 septembre, Gelson Fernandes a posté sur Facebook – une vraie page, pas un profil tenu par un agent – quelques lignes sur les migrants. Un vrai texte, «écrit spontanément, avec le cœur.» Une initiative rare dans ce milieu aseptisé par l’égoïsme ou la prudence. «Depuis quelques mois, je suis sensible à l’actualité sur l’immigration. Je pense très sincèrement que le Seigneur essaie de nous envoyer des messages que l’on refuse catégoriquement de voir. La question est: pourquoi des gens fuient leur pays, laissant parfois derrière eux de la famille, des amis? On ne part pas vers l’inconnu sans être dans une situation de détresse profonde. Aujourd’hui, l’Occident se doit d’aider la planète. (…) Ce n’est pas le désir de Dieu que de nous mettre de telles barrières, c’est l’homme qui vit de manière égoïste et protège son territoire, protège dans le fond son confort. L’Europe doit être solidaire et aider ces gens qui cherchent tout simplement une vie meilleure. Il y a de la place pour tous dans ce monde. Ouvrons les yeux et aidons notre prochain. Que Dieu vous guide et soyez reconnaissants si vous êtes nés quelque part avec des perspectives d’avenir car ce n’est pas le cas de tout le monde.»

Il a signé: «Gelson Fernandes, fils d’immigrés partis sans papiers chercher une vie meilleure.» 

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