Le scoop chronique qui veut que «Paolo Maldini arrête sa carrière cette année» est désormais une légende à part entière, comme celle du pur-sang Cigar qui honora 31 juments d'affilée, ou du cambrioleur J.L. Roundtree qui dévalisa la National Bank de Pensacola à 88 ans. «Maldini arrête» est une hyperbole de la contradiction, une forme paroxystique de l'oxymore. Maldini terminera 2006, Maldini honorera son contrat en 2007 et Maldini continuera probablement en 2008, le regard bleu rivé sur «l'Objectif Mille», mille matches sous les couleurs diaboliques de l'AC Milan.

Maldini forever. «Le secret de ma longévité, c'est l'envie de jouer, a expliqué le capitaine du club milanais. Pour le moment, le peu de cartilage qui me reste sur les genoux tient le coup. Je courrai tant que j'en aurai la force.» «La tragédie de la vieillesse, ce n'est pas d'être vieux, mais de continuer à être jeune...» écrivait Oscar Wilde. Son héroïque carrière teintée d'éternité est donc menacée par d'humaines articulations usées: «J'ai 37 ans et mes genoux me le rappellent tous les matins», soupire-t-il.

«Mon mari est perclus de douleurs, si vous saviez...» confie sa femme Adriana, un ancien mannequin né au Venezuela, rencontrée en 1987. Mais Adriano Galliani, vice-président du club, se veut rassurant: «Macché! On m'a dit que les freins à disque de Paolo tiennent parfaitement.» «Musculairement, Maldini est un gamin de 20 ans», jurent les médecins du club lombard. Le vieux capitaine court 30 mètres en 3''8 et saute encore 60 cm à l'arrêt. Paolo, un Robocop en chair et en os qui se bat à l'entraînement avec la même hargne depuis 22 saisons.

«En dix ans à ses côtés, je n'ai réussi à le dribbler qu'une seule fois», se souvient son ancien équipier croate Zvonimir Boban. «Maldini est tellement fort qu'il pourrait jouer à n'importe quelle place. Je suggérerai personnellement à Arrigo Sacchi de l'aligner un jour en attaque», plaisanta le grand patron Silvio Berlusconi.

Paolo Maldini est un symbole, un bloc d'Histoire, une adorable icône du Calcio, un défenseur modèle qui a fait de la perfection la meilleure attaque, une star toujours nominée et jamais élue, exclue arbitrairement du cercle des intimes du Ballon d'Or et du FIFA World Player. Paolo, c'est le gendre idéal, fidèle en amour et en affaires, un homme effacé qui fuit les mondanités et les cérémonies, qui sème l'éthique et récolte le respect: «Je n'ai jamais été insulté dans la rue en 20 ans de carrière», s'enorgueillit-il. Son palmarès monumental (7 championnats+ 4 Coupes des champions+ 2 Coupes intercontinentales+ 4 Supercoupes d'Europe+ 4 Supercoupes de la Ligue+ 1 Coupe d'Italie) est une merveilleuse arithmétique du succès.

Hélas, le stakhanovisme n'a jamais payé: ses 126 présences en équipe nationale - dont 74 avec le brassard de capitaine et le record battu de Dino Zoff avec plus de 570 parties en série A -, ne sont que des nombres creux pour statisticiens binoclards. Il le sait et relativise: «Au fond, je suis le plus perdant des gagnants: j'ai perdu plus de dix finales entre l'AC Milan et la Squadra Azzurra.» Dans sa vaste demeure, située dans le quartier bourgeois qui borde le stade San Siro, rares sont les photos de sa carrière. Il ne conserve que trois médailles: «Celle de ma 2e place au Mondial 1994, celle de ma 3e place au Mondial 1990 et celle de ma victoire au Mondial militaire. Ne souriez pas, c'est mon seul succès avec le maillot national...»

Maldini ou une anagramme prémonitoire: «Di Milan». Une destinée. Si Thomas Mann exaltait son égocentrisme en déclarant «l'Allemagne existe où je me trouve», Maldini pourrait tranquillement le paraphraser. Adriano Galliani le lui a dit: «Paolo, tu n'es pas dans l'histoire de l'AC Milan, tu es l'AC Milan.» Son maillot No 3 sera retiré de la liste du club, comme le fut le No 6 de l'inoubliable Franco Baresi, parce que la sanctification passe par l'absence. Et dire qu'on le traitait de pistonné à ses débuts... «Ce type joue parce qu'il est le fils de Cesare», ricanèrent les sceptiques quand il entra sur le terrain gelé d'Udine, le 20 janvier 1985. Difficile d'assumer l'héritage d'un père glorieux, qui souleva avec le maillot rossonero la Coupe des champions à Wembley, en 1963, après avoir défait le Benfica d'Eusebio. Mais aujourd'hui, Paolo n'est plus «le fils de Cesare»; Cesare est implicitement devenu «le père de Paolo», dont il commente les matches sur la chaîne qatarie Al-Jazira.

Un Maldini peut en cacher un autre. La troisième génération court déjà avec les poussins de l'AC Milan, sur l'herbe pelée des terrains du centre sportif de Linate, près de l'aéroport. Christian Maldini, 9 ans, shoote déjà dans un ballon comme son père et son grand-père, sous le regard admiratif de sa maman dévouée, qui tricote dans la Porsche Cayenne blanche en l'attendant. «Christian doit s'amuser en jouant au foot, pour moi le Calcio a toujours été un jeu et il l'est encore», insiste son père. La 4e génération arrive: Daniel Maldini, 3 ans, frère cadet de Christian, fils de Paolo et petit-fils de Cesare, est déjà capable d'envoyer le ballon par-dessus la grille du jardin.