Ce n’était qu’un hasard du calendrier; Loris Biro-Levescot y a vu une opportunité. La troisième journée du Championnat de Ligue nationale A (LNA) de tennis de table, samedi 28 octobre, proposait quatre matches à Genève. Le responsable communication de l’Association genevoise de tennis de table a aussitôt saisi la balle au rebond et échafaudé son plan: Kloten n’irait pas jouer à Veyrier, Wil n’irait pas à Meyrin, Lugano pas à l’UGS-Chênois et Rio-Star Muttenz pas à Lancy. Tout le monde se retrouverait dans une même salle.

Quatre rencontres simultanées, de quoi offrir un grand spectacle et réunir tous les supporters sur le même gradin. Une première en Suisse. L’idée a fait son chemin et la Ligue nationale de tennis de table a donné son aval. De leur côté, les huit équipes de LNA ont suivi, même si les clubs hôtes perdaient pour un jour l’avantage d’évoluer dans leur cadre habituel. Mais tous ont jugé que l’intérêt général primait. «C’est un coup médiatique pour notre sport, un coup de projecteur», résume Loris Biro-Levescot.

Très populaire quand il s’agit d’un loisir, ce jeu (discipline olympique depuis 1988) demeure confidentiel en Suisse dès lors qu’il entre en compétition. Tout le monde aime le ping-pong mais peu pratiquent le tennis de table. Six mille licenciés environ et 300 clubs recensés en Suisse. A vivier limité, niveau modeste. La Suisse ne pointe même pas dans les 20 premiers pays européens. Le Bâlois Lionel Weber, champion de Suisse 2017, est 294e joueur mondial et joue à Saint-Louis dans le Haut-Rhin en Nationale 1 (troisième division française).

Les pongistes EasyJet

La Morgienne Rachel Moret, numéro 1 suisse, est 133e mondiale et joue à Nîmes, en troisième division aussi. Le plateau présenté samedi dans la salle omnisports Aimée-Stitelmann à Plan-les-Ouates était néanmoins relevé avec la présence des meilleurs joueurs de la ligue (sept des dix premiers du classement national), dont le Chinois Chengbowen Yang (No 1), qui joue pour Rio-Star Muttenz, le club suisse le plus titré de ces vingt dernières années.

Joueur moyen en Chine, il est demeuré deux ans invaincu en Suisse. Présents aussi, le Letton Matiss Burgis (No 4, Wil), l’Anglais Andrew Rushton (No 6, Wil), l’Ecossais Gavin Rumgay (No 7, UGS-Chênois), le Suisse Elia Schmid (No 9, Kloten). Beaucoup d’étrangers donc, surnommés «les mercenaires». Christian Foutrel, président du ZZ Lancy, les appelle les «pongistes EasyJet», car les clubs recrutent, notamment en Grande-Bretagne, des joueurs qui se posent en Suisse le vendredi, jouent le samedi et le dimanche, redécollent le lundi. Contre rémunération, prise en charge du transport, des frais d’hôtel et des repas. C’est légal même si le tennis de table suisse n’a pas adopté le statut professionnel, contrairement aux pays voisins.

«Ici les salles sont belles»

Gavin Rumgay, onze fois champion d’Ecosse, est l’un d’eux. Excellent golfeur, excellent tennisman (il est très ami avec Andy Murray, qu’il battait dans les compétitions de jeunes), Gavin s’envole sept fois par année pour la Suisse (deux matches par week-end) «parce que les salles sont belles alors que chez nous elles sont moches, et parce qu’on est bien payés». Gavin, qui est aussi équipementier, est le sponsor d’UGS-Chênois. Ses maillots habillent les joueurs et son stand propose ses articles lors des rencontres. Un à-côté qui ne semble pas trop disperser l’Ecossais puisque UGS-Chênois a remporté ses deux rencontres et pris la tête du championnat en battant Lugano samedi (6-4) et ZZ Lancy dimanche (sur le même score).

Les équipes sont composées de trois joueurs qui s’affrontent en trois sets gagnants plus un double. Le club lancéen, nouveau promu, a créé la surprise en battant 6-1 Rio-Star Muttenz. Chengbowen Yang souffrait certes d’une douleur au dos, mais la performance reste remarquable sachant que le ZZ ne fait pas appel à des mercenaires mais lance des jeunes issus du centre de formation ou de clubs suisses comme le Neuchâtelois Gaël Vendé (21 ans), vice-champion de Suisse 2015.

Genève place forte

Une politique qui donne des résultats puisque les Lancéens possèdent en LNB une autre équipe emmenée par Dorian Girod (17 ans), un enfant du club considéré comme le meilleur jeune Suisse. De quoi donner à réfléchir et pousser les instances à limiter le nombre de mercenaires? «Le niveau national serait-il plus élevé? Je n’en suis pas certain, répond Pascal Giroud, le président de la Ligue nationale. L’apport de joueurs étrangers crée en général une émulation; il a fait par exemple progresser le hockey suisse. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour le tennis de table? Nous n’excluons cependant pas d’en venir un jour aux quotas, deux étrangers par équipe et un du cru, voire un pour deux.»

Le «ping» genevois et ses 650 licenciés (plus gros effectif en Suisse) est aujourd’hui plébiscité à l’échelle nationale. L’événement de ce samedi s’est tenu parce que quatre équipes du canton (du jamais-vu) appartiennent à l’élite. Cette réussite exceptionnelle s’explique par la rapide intégration dont bénéficient les jeunes formés et l’implication des communes sous forme de subventions et d’équipements performants. Par ailleurs le sponsoring est dynamique.

Des trous dans le mental

Autre facteur: la proximité avec la France. Le tennis de table tricolore (200 000 licenciés) a décroché la médaille de bronze lors des derniers Championnats d’Europe par équipe, qui se sont déroulés au Luxembourg en septembre. Emmanuel Lebesson est le champion d’Europe en titre et Simon Gauzy, demi-finaliste cette année de la Coupe du monde, est classé 13e mondial. Des jeunes habitant de l’autre côté de la frontière rejoignent les vingt clubs du canton, bon nombre de coaches aussi.

Ils observent que si le joueur suisse est techniquement plutôt bon, il l’est moins psychologiquement. Dans un sport où les manches se jouent en onze points et défilent vite, un mental solide peut permettre de recoller au score quand on est mené 9 à 6. En France ou en Allemagne, les psys ont intégré les clubs, pas encore en Suisse.