Markus Jerger est ces jours-ci un homme très pris. Ce quadragénaire bronzé rentre tout juste de Toronto, où il supervise la construction d'un vaste centre de loisirs sur le thème des Jeux olympiques.

Mais à Genève, ce projet, baptisé «Esprit olympique», est entré dans une phase de turbulences aiguës: la semaine dernière, une enquête pénale a été ouverte sur le conflit opposant la société suisse de Markus Jerger, ISDO, à la genevoise Investraders (lire Le Temps du 18 mai). Ces deux entreprises avaient prévu de lever des capitaux importants – quelque 40 millions de dollars – pour financer le projet, mais le Comité international olympique (CIO) semble avoir été tenu à l'écart de l'opération. Et l'avenir même du concept «Esprit olympique» – 17 parcs d'attractions dans le monde entier – est désormais incertain.

L'origine du litige est un accord confidentiel signé le 7 août 2001 entre Markus Jerger et le CIO, que s'est procuré Le Temps. Il octroyait à ISDO le droit d'utiliser le logo et l'image des Jeux olympiques pour ses parcs d'attractions, en échange de royalties. Mais il stipulait aussi l'interdiction pour ISDO de lever des fonds en entrant en Bourse, et prévoyait que Markus Jerger informerait le CIO de tout développement lié à la réalisation du projet.

Au début de cette année, ISDO signe de nouveaux accords avec une société financière genevoise, Investraders: ils prévoient la vente sur le marché, pour 40 millions de dollars, de titres d'une société sœur d'ISDO, baptisée ISDF, qui doit toucher une part substantielle des profits des parcs d'attractions. Les accords évoquent la construction de 17 centres semblables à celui de Toronto, et prévoient des revenus cumulés de 30 millions de dollars jusqu'en 2007. Le prospectus préparé par Investraders à cette occasion cite le directeur du marketing du CIO, Michael Payne: «Le CIO est très fier d'être associé au projet.»

Le 3 mars dernier, pourtant, ce même Michael Payne envoie à ISDO un fax où il se dit «très inquiet» du «malentendu qui se poursuit concernant la position du CIO»: «Il y a des rumeurs qui circulent selon lesquelles ISDO recherche des souscripteurs pour entrer en Bourse […] et met en avant le fait qu'il peut utiliser les insignes olympiques. J'espère que cette rumeur est incorrecte, puisqu'il s'agirait évidemment d'une violation [de notre accord].» Markus Jerger affirme avoir ensuite mis les choses au point avec l'organisation. Mais le 20 juin, le CIO a réitéré ses doutes dans une lettre à Investraders: «Le prospectus établi par votre société […] viole le cadre des accords conclus entre le CIO et ISDO.»

Le premier fax du CIO a eu un effet désastreux sur les relations entre Markus Jerger et le patron d'Investraders, Marc Deschenaux, qui s'accusent aujourd'hui des pires dissimulations. Selon Markus Jerger, son partenaire genevois lui aurait caché des démêlés anciens avec la justice. Surtout, Investraders aurait omis de remettre un avis de droit certifiant la conformité du montage élaboré pour lever des fonds (la création d'ISDF) avec les exigences du CIO. «Dans ces circonstances, nous ne pouvions pas continuer nos relations avec Investraders», estime l'homme d'affaires. La version de ses anciens associés est bien différente: Markus Jerger leur aurait caché les mises en garde du CIO afin d'obtenir d'Investraders 2 millions de dollars – dont 200 000 ont été versés – pour racheter aux investisseurs d'ISDO leur droit d'option sur les actions. Mais ces explications ne permettent guère de comprendre pourquoi ces deux sociétés ont conclu entre elles un accord apparemment si éloigné des souhaits du CIO.

Pour les anciens partenaires, qui ont engagé beaucoup de ressources dans ce projet, l'issue du litige est devenue une question de survie commerciale. Markus Jerger, qui travaille sur les centres «Esprit olympique» depuis dix ans, espère que le CIO lui réitérera publiquement son soutien d'ici à quelques jours. Pour l'instant, l'institution lausannoise garde ses distances: un avocat du CIO qualifie de «règlement de comptes» ce litige «dont il ignore la nature et qui lui était inconnu jusqu'il y a très peu de temps».