Rugby

Gex-Servette, le derby est talonneur

Longtemps, Gex fut le club phare de la région lémanique. Jusqu’à ce que Servette vienne lui contester cette suprématie. Dimanche, les deux clubs s’affrontaient pour la première fois dans un derby savoureux remporté par les Genevois (21-29)

C’est un bloc de quinze hommes aux visages fermés qui fend la foule au pas de gymnastique. Insensibles aux effluves de vin chaud et aux encouragements du public qui s’écarte à leur passage, ils n’écoutent que les mots de leur entraîneur, Kouider Gasmi. «On est serein, on est des paysans», martèle le coach en courant à côté de son groupe.

Dans un peu plus de trente minutes, l’équipe de Gex affronte celle de Servette. C’est du rugby. C’est un derby. La décision de Servette de s’inscrire en 2014 dans le championnat de France offre pour la première fois un rival local à Gex. Bellegarde est à 42 kilomètres, Genève 17 seulement. Le hasard a bien fait les choses: les deux équipes s’affrontent lors de la 9e et dernière journée de la phase aller du championnat de première série du Comité du Lyonnais. Gex (1er, 39 points) est invaincu alors que Servette (2e, 36 points), a concédé une surprenante défaite en Isère contre Côtes d’Arey il y a quinze jours.

Différence de moyens

Proches géographiquement, les deux équipes ont peu en commun. C’est le combat du pot de terre contre le pot de fer: Gex, sous-préfecture de l’Ain de 10 000 habitants, contre l’ambitieux Servette de Genève, 500 000 euros de budget. «Chez nous, tout le monde est bénévole. Le club n’a que la chaleur d’une ambiance familiale à offrir. Sur les 22 joueurs, 21 ont été formés ici», expliquait l’entraîneur Kouider Gasmi le mercredi précédent à l’entraînement.

Ce rappel des vertus locales dessine en creux le portrait supposé de Servette, puissant, fortuné, pressé. Promus dans la catégorie, les Genevois ont recruté 24 nouveaux joueurs et un nouvel entraîneur, Guillaume Boussès, ancien professionnel du Top 14. Ce Toulousain n’est là que depuis quelques mois mais il s’est déjà lassé de devoir convaincre ceux qui ne veulent pas entendre que «Servette a un beau projet, sain» et que «tout l’argent va au mouvement junior».

«Ce match, tout le monde nous en parle depuis des semaines»

C’est sans doute vrai mais pour préparer un derby, rien ne vaut une caricaturale opposition de style. Alors, les «paysans» de Gex se motivent et évacuent la pression en jurant qu’ils n’ont rien à perdre. Pas facile. «Ce match, tout le monde nous en parle depuis des semaines, assure l’entraîneur-assistant Franck Perrin. Au boulot, au café, dans la rue, partout.» Les Gessiens ont préparé la rencontre avec un grand sérieux. Dix jours plus tôt, ils étaient des spectateurs attentifs à la Praille où Servette affrontait Nyon en amical. «On est allé guigner», admet le demi de mêlée Antony Bernard.

Mercredi soir, ils étaient 45 à l’entraînement (dans la tradition du rugby, l’équipe première et la réserve ne forment qu’un seul groupe), malgré le froid et un éclairage défaillant. Deux étudiants étaient venus de Lyon et repartaient le jeudi matin. Vendredi, terrain gelé à 20h, ils étaient 50, pour l’annonce de la sélection. Samedi, les avants – toujours une équipe dans l’équipe au rugby – prenaient un repas en commun. «Pas trop de vin, les gars», avait demandé Kouider Gasmi.

Ferveur ressuscitée

Longtemps, Gex a été le club phare de la région, bien supérieur aux équipes suisses de LNA. Aux grandes heures, l’équipe a même flirté avec la deuxième division. C’était au temps de l’élite à 80 clubs, lorsque le rugby français était une histoire de fiefs, avant le professionnalisme. Le temps d’un après-midi, la ferveur du public autour du terrain de Chauvilly ressuscite ce monde disparu. Le match a attiré tellement de spectateurs (plus d’un millier) que les colonnes de voitures encombrent les à-côtés des chemins avoisinants. L’entrée est gratuite. Pour la recette, l’US Pays de Gex mise plutôt sur la tartiflette, les hamburgers, les bières et le bar à champagne.

Les joueurs se jettent dans la partie comme des gladiateurs dans l’arène. C’est le combat des voraces contre les coriaces. Gex, qui a visiblement bien «guigné» à la Praille, chipe les trois premières touches genevoises. Mais Servette ne doute pas de sa force et, sur sa première incursion dans le camp adverse, obtient une pénalité facile. Les Suisses ne prennent pas les points, tapent en touche, gagnent le lancer et marquent le premier essai en force (18e 0-7). Deux autres suivent, sur des beaux mouvements collectifs. Mené 0-17, Gex inscrit ses premiers points juste avant la pause (7-17).

Modestie genevoise

Les Français gagneront la seconde mi-temps, mais pas le match, rugueux et disputé jusqu’à la dernière seconde. On s’amorce, quelques coups partent. Rien de bien méchant. «C’était un bon match, plaisant à arbitrer, avec juste ce qu’il faut de tension et pas trop de mauvais gestes», notait l’arbitre Alexis Comer.

Gex perd la tête haute (21-29) mais rentre aux vestiaires la tête basse. Antony Bernard, qui n’excluait pas deux jours plus tôt «de prendre 50 points», regrette quelques ballons perdus. «On ne fait pas un mauvais match mais on négocie mal les moments clés.» «Ils n’ont pas une équipe dégueu, admet le troisième ligne Salim Boukanoucha, parlant de Servette. Derrière ça va vite et devant, c’est la première équipe qui nous met en difficulté.»

Pas de triomphalisme excessif côté genevois. «Nous n’avons joué que 20 à 30 minutes», estime le directeur sportif Alain Studer, tout de même satisfait: «Nous reprenons la première place, nous gagnons le derby et c’était un bel après-midi pour le rugby».

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