Plusieurs fois déjà, Le Temps a évoqué le problème du dopage dans le ski en compagnie de Gian Franco Kasper, le président de la Fédération internationale de ski (FIS). La dernière fois, c'était le 25 octobre dernier, à l'orée d'une saison qui vient de s'achever. Le Grison confiait alors: «Nous avons eu sept cas de dopage au cours de l'hiver 1999-2000: six snowboarders positifs à la marijuana et un athlète pris avec un faible taux d'éphédrine. Ce n'est pas trop grave pour l'instant. Je ne dis pas que le ski est le seul sport dans lequel il n'y a pas de dopage. Je sais que cela existe aussi chez nous. Mais les athlètes, qui disputent jusqu'à trois courses par semaine, sont suffisamment contrôlés pour qu'ils rechignent à prendre des produits interdits. De toute façon, nous avons une politique ferme: ceux qui sont convaincus de tricherie sont suspendus pour deux ans.»

Gian Franco Kasper était assez optimiste il y a quelques mois. Il l'est un peu moins aujourd'hui avec l'affaire récente des six skieurs nordiques finlandais convaincus de dopage lors des championnats du monde de Lahti. L'occasion était donc bonne d'aller retrouver le président de la FIS dans son bureau d'Oberhofen-Thunersee.

Le Temps: Comment réagissez-vous à ce qui s'est passé avec les skieurs nordiques finlandais à Lahti? Etes-vous surpris, déçu?

Gian Franco Kasper: Déçu, effondré, scandalisé, mais pas vraiment surpris, sauf que je ne m'attendais pas à être confronté à une affaire de dopage systématique dans une seule et même équipe. Elément qui a plongé le ski nordique dans une crise profonde. Reste que je préfère avoir six cas de dopage dans une seule équipe que six cas dans six nations.

– Une formation a été prise en faute. On ne peut pas exclure cependant que d'autres trichent aussi. Souvenez-vous: dans le monde du cyclisme, on a d'abord attrapé Festina, puis, dans la foulée, plusieurs formations. Ne craignez-vous pas que ce scénario se reproduise?

– Bien sûr. Si c'est le cas, il faudra avoir le courage de l'accepter, de ne rien cacher et d'aller jusqu'au bout. Nous ne pouvons pas prendre le risque de laisser se ternir la réputation, l'image, la crédibilité du ski de fond sans réagir très vite. Personnellement, je ne pense pas que le dopage soit systématique ou pratiqué à une grande échelle dans toutes les équipes. Mais je n'exclus pas qu'il y ait des cas ici ou là.

– Comment expliquez-vous ce dérapage des Finlandais?

– D'abord, les championnats du monde se déroulant chez elle, il y avait une énorme pression sur la Finlande. Ensuite, le pays est isolé et on peut y faire beaucoup de choses sans que cela se remarque à l'extérieur. Enfin, la fédération nationale finlandaise est très bien organisée. Surtout, elle n'est pas ouverte, comme c'est le cas un peu partout, aux étrangers. Les entraîneurs, médecins, techniciens ou autres sont tous Finnois. C'est un cas unique.

– A l'image du cyclisme, le ski nordique est un sport à risques en matière de dopage. Or, les affaires qui ont pourri le monde du vélo, dès 1998, n'ont pas incité semble-t-il les dirigeants de la FIS à se dire: «Tiens, cela pourrait se passer chez nous. Réagissons avant qu'il ne soit trop tard pour le faire.»

– Mais nous avons réagi immédiatement.

– Comment?

– En multipliant les contrôles. Vous savez, la FIS ne peut pas faire grand-chose sinon éduquer les athlètes, se montrer très dure avec les tricheurs et augmenter encore le nombre de contrôles. Ceux-ci ont lieu pratiquement lors de chaque épreuve de Coupe du monde.

– Pourquoi vérifiez-vous l'hémoglobine des fondeurs et pas l'hématocrite, comme dans le vélo?

– Parce qu'on nous a dit qu'avec l'hémoglobine, on obtient une meilleure précision (ndlr: lire notre encadré). Donc une efficacité accrue. Je sais que d'autres sports, comme le patinage artistique ou le biathlon, qui contrôlent actuellement l'hématocrite, envisagent de nous imiter. Mais si le Comité international olympique nous demande de changer de méthode dans l'optique d'une certaine uniformisation, nous sommes prêts à le faire.

– Que recherchez-vous dans le sang de vos skieurs nordiques?

– Nous voulons vérifier si leur nombre de globules rouges augmente considérablement. Il s'agit donc, en principe, d'une bataille contre l'usage de l'EPO (érythropoïétine). Je tiens à une précision: chez nous, les vérifications d'hémoglobine ne sont pas réellement des contrôles antidopage. Il s'agit plutôt de veiller à la santé des

athlètes. Si leur taux d'hémoglobine est trop haut, ils sont interdits de départ, mais pas sanctionnés ou suspendus. Ils peuvent se présenter sans autre à la course suivante. Même le lendemain.

– Deux mots de votre commission médicale. Quel est son rôle? De quels moyens dispose-t-elle?

– Elle veille à ce que les contrôles antidopage soient effectués et les organise. Elle peut aussi faire des propositions pour tel ou tel changement dans le domaine de l'éducation contre le dopage. Quant aux moyens, il n'y en a pas. La FIS se contente de payer tout ce qu'il y a lieu pour les contrôles. Ce que font aussi les fédérations nationales et les organisateurs des compétitions.

– Le ski nordique a souvent eu mauvaise réputation…

– Mauvaise réputation, je ne dirais pas. C'est un sport dans lequel ont toujours couru des rumeurs. Ce qui est normal dans une discipline d'endurance.

– Vous parlez de rumeurs. Manqueriez-vous de preuves?

– Oui, c'est cela notre gros problème. Avant l'affaire finlandaise, il y a bien eu quelques cas individuels – qui ressortaient plus de la stupidité qu'autre chose – où nous avons pu réunir des preuves et sévir. Mais cela n'est pas fréquent.

Aujourd'hui, plusieurs choses m'inquiètent. Je déplore le fait de trouver un médecin derrière chaque athlète. Et je trouve déplorable la mentalité de la plupart des sportifs de haut niveau. Aujourd'hui, celui qui se retrouve deuxième sur le podium est systématiquement persuadé que le premier est dopé. Il nous faudra beaucoup de temps pour faire évoluer ce type de réaction.

– Les Finlandais ont souvent joué les donneurs de leçons, en politique comme en sport.

– Vous trouvez? Moi je les trouve au contraire admirables. Notamment dans la lutte antidopage.

– Lahti nous a prouvé le contraire, non?

– Il ne faut pas tout confondre. Certains athlètes ont fauté. Ils seront punis. Ce qui est positif pour moi, c'est la réaction du peuple finlandais après l'affaire de Lahti. S'ils avaient eu les tricheurs entre les mains, les spectateurs, qui étaient si fiers de leurs champions, les auraient probablement tués. Le gouvernement finlandais, les médias et les instances sportives du pays ont aussi réagi de manière positive en fustigeant l'équipe nationale de ski nordique. Tout le monde était persuadé que Kirvesniemi, Isometsä et Myllylä, entre autres, étaient propres. Vous imaginez les réactions quand on a découvert que tel n'était pas le cas. Même le laboratoire d'Helsinki, l'un des rares au monde à pouvoir effectuer des tests sur l'HES (l'hydroxy ethyl sturch), et qui aurait facilement pu cacher certaines choses, n'a pas hésité à dire toute la vérité. Vous savez, depuis le cas de l'athlète Lasse Viren (ndlr: multiple champion du monde et olympique en 1972 et 1976, sur lequel pesaient de lourds soupçons de dopage), la Finlande est devenue prudente. La collaboration de la FIS avec ce pays est en tout cas exemplaire, comme l'est l'engagement de la Finlande en faveur de l'Agence mondiale antidopage (AMA). Je sais en tout cas que, dans l'affaire que nous évoquons ici, la Finlande ira très loin en matière de sanctions.

– Avec cette affaire de Lahti, ne craignez-vous pas que, à l'instar du cyclisme il y a peu, le ski nordique se retrouve dans l'œil du cyclone?

– Bien sûr, raison pour laquelle il nous faut avancer honnêtement, découvrir les dopés et nous montrer sans pitié. Mais je le répète: il nous faut avant tout des preuves pour pouvoir sanctionner.

– Maintenant qu'il est établi que, dans le ski nordique, la Finlande a triché à une grande échelle, la FIS va-t-elle se montrer méfiante avec tous les autres pays impliqués dans ce sport?

– Non. Il n'est pas question de suspecter tout le monde. Nous allons par contre intensifier notre collaboration avec l'AMA, qui considère que nous faisons du bon travail en matière de lutte antidopage et qui loue notre volonté d'aller jusqu'au bout des choses dans ce domaine. Nous devons soutenir le travail de l'Agence. Il faut trouver et punir sévèrement les vrais coupables. Pour moi, ce sont les médecins dopeurs. Il faut que tous les pays ôtent à ceux-ci le droit d'exercer, en s'appuyant sur des lois nationales à créer. Cela changerait considérablement les choses et constituerait un signal fort pour les autres. L'AMA dispose du pouvoir politique de faire pression sur les gouvernements afin que ceux-ci soient sans pitié pour les praticiens de bas étage. En revanche, il faut veiller à ne pas criminaliser les athlètes, car ceux-ci sont souvent contraints de prendre malgré eux des produits interdits.

Pour le reste, nous allons investir dans la recherche, mais pas seuls, parce que cela coûte cher; intensifier les contrôles, notamment durant l'été, même si je demeure persuadé que leur qualité ou la possibilité de les réaliser au meilleur moment possible sont des éléments plus importants que leur quantité. Nous songeons aussi à raccourcir certaines distances en ski de fond. Nous ne pourrons jamais éradiquer la tricherie. En revanche, il est de notre devoir de la limiter. Enfin, notre objectif principal consiste à éduquer au maximum athlètes et dirigeants des fédérations nationales. Après seulement, s'il le faut, nous jouerons les policiers.

– Quand vous dites éduquer, vous songez sans doute aux jeunes. Pensez-vous que le dopage existe chez eux?

– Sincèrement non, même s'il ne faut jamais jurer de rien. D'après moi, ce sont surtout les athlètes de très haut niveau qui se livrent à ce jeu peu reluisant.

– Craignez-vous que, à l'instar du cyclisme, le ski se voie contraint de composer un jour avec des descentes de police dans les hôtels des équipes?

– Je ne le souhaite pas. Pour moi, le sport ne doit pas se dérouler dans les tribunaux. Il doit rester quelque chose de joyeux. Mais s'il est nécessaire qu'un gouvernement intervienne avec tous ses moyens sur telle ou telle épreuve sportive, alors nous l'accepterons.