Giancarlo Fisichella possède enfin les moyens de ses ambitions. Recruté par l'équipe Renault pour y remplacer son compatriote Jarno Trulli, le Romain n'a pas tardé à marquer un territoire qu'il connaissait déjà pour l'avoir fréquenté à une époque (de 1998 à 2001) sous la bannière Benetton. Le temps de retrouver quelques repères, Fisichella s'est imposé sans coup férir il y a quinze jours à Melbourne, même s'il a exploité au mieux des circonstances favorables – il a échappé à la pluie en qualification et mené la course de bout en bout. Mais c'est aussi la marque des grands pilotes que de ne pas rater les belles opportunités. En 2003 déjà, Fisichella avait remporté dans la confusion générale un Grand Prix du Brésil noyé sous les trombes d'eau. Les officiels avaient eu besoin de deux jours pour se rendre compte que Kimi Raikkonen, initialement désigné vainqueur, n'était pas celui qui avait coupé la ligne le premier.

La joie de Fisichella d'avoir remporté son premier succès en Formule 1 avait été ternie par cette valse-hésitation qui l'avait privé de la cérémonie du podium. En Australie, le Romain a goûté chacun des instants qui ont suivi le baisser du drapeau à damiers. Et, surtout, c'est avec un immense plaisir qu'il a accueilli son équipier Fernando Alonso, troisième, sur le podium. A l'étonnement général, tant les pilotes se méfient de leur équipier, qui est aussi leur premier adversaire, les deux hommes forment un duo complice chez Renault. Peut-être parce que leurs points communs – outre leur amour du foot – sont multiples.

Comme l'Espagnol, l'Italien est issu d'un milieu modeste et c'est son père qui l'a installé dès son plus jeune âge dans un kart. Alonso connaît bien l'Italie pour y avoir effectué toute sa «carrière» en karting. C'est d'ailleurs en italien qu'Alonso et Fisichella échangent aujourd'hui leurs impressions techniques et dialoguent en dehors du paddock.

Ce n'est qu'à leur talent qu'ils doivent d'avoir trouvé des volants en automobile. C'est aussi chez Minardi qu'ils ont fait leurs premiers pas en Formule 1. La principale différence concerne leur expérience à ce niveau de la compétition. Si Alonso, à 23 ans, malgré trois saisons de F1 derrière lui, est l'un des plus sûrs espoirs du peloton, Giancarlo Fisichella peut être considéré comme un cadre du paddock. A 32 ans, il entame sa dixième saison.

Talent gâché

Remarqué chez Minardi en 1996, le prodige a ensuite fait des étincelles chez Jordan-Peugeot, avant d'être recruté par Flavio Briatore pour piloter une Benetton. Au passage, l'homme d'affaires italien lui faisait signer un contrat de longue durée à titre personnel. De cette façon, Fisichella se retrouvait enchaîné à Briatore, pour le meilleur et, aussi, pour le pire. Et quand le pilote a émis le désir de voler à nouveau de ses propres ailes, il n'a pas été retenu chez Benetton, qui allait devenir Renault, avec des moyens et des ambitions autrement plus élevés. Dans cet épisode, l'Italien – considéré comme l'un des plus beaux stylistes du peloton – a failli gâcher son immense talent et torpiller sa carrière. Bien sûr, en quittant Benetton, il a aussitôt retrouvé un volant, mais au sein de l'écurie Jordan, alors moribonde. Malgré sa victoire brésilienne, Giancarlo Fisichella a perdu beaucoup de temps en 2002 et 2003.

C'est chez Sauber qu'il a retrouvé un peu de sa sérénité, et surtout de sa crédibilité. Le patron de l'écurie suisse lui avait promis de ne pas le retenir s'il était courtisé par une grande équipe. Williams-BMW s'est mise sur les rangs la première, avant que Flavio Briatore ne trouve les bons arguments et récupère un Fisichella peu rancunier. Un pilote doit aussi parfois mettre un mouchoir sur sa fierté pour cravacher le bon cheval. Ce que n'a jamais su faire un Jean Alesi par exemple.

Pour Ferrari, mais pour elle seulement, Fisichella aurait accepté tous les sacrifices. En rejoignant l'écurie Sauber, motorisée par l'équipe italienne, il espérait en secret devenir pilote d'essais à Maranello et, pourquoi pas, titulaire à la première occasion. Mais il semblerait que Michael Schumacher ait tout fait pour que «Fisico» ne se retrouve jamais derrière le volant de «sa» Ferrari, même en essais privés.

Par chance, la morale est sauve. Chez Renault, voilà enfin Giancarlo Fisichella au volant d'une machine digne de son talent. Et ce retour à la maison autorise tous les espoirs à ce pilote rapide et fiable. Son pilotage d'une finesse exemplaire devrait faire merveille cette année, alors que les nouveaux règlements imposent d'économiser les pneumatiques et les mécaniques. Après sa victoire australienne, Giancarlo Fisichella, aujourd'hui tranquille père de deux enfants, longtemps timide et presque introverti, n'hésite pas à claironner ses ambitions: «Nous n'en sommes qu'au début de la saison. J'ai remporté la première course, mais il en reste 18. Je suis confiant. Je me sens bien physiquement et mentalement. Si nous continuons à être compétitifs et si nous faisons bien évoluer la voiture, nous pouvons essayer de remporter le championnat.»