Œil rieur et blague facile, Gilbert Gress farfouille dans les archives de sa mémoire, ressort un arbitrage scandaleux, débusque un vieux terrain de campagne, retrouve un trophée mémorable, brandi à la face de quelques nullités immuables. L'Alsacien s'évade, rit, tonne, perd vingt ans en chemin. Après avoir sérieusement étudié une offre libyenne, le voilà à la tête du FC Sion, en tronchard magnifique et impénitent.

Le Temps: Le match contre Servette, samedi, passionne la Suisse romande. A 62 ans, ressentez-vous encore une excitation inhabituelle?

Gilbert Gress: Je vis avec la nervosité depuis mon arrivée à Sion. Christian (ndlr: Constantin, président) souhaite que nous accédions à la Super League et, il faut bien le dire, nous avons pris du retard. Mais je ne désespère pas. Je ne suis pas de ces entraîneurs qui demandent deux ans pour réussir…

– Christian Constantin, lui aussi, a toujours raison. Comment vos deux fortes personnalités cohabitent-elles?

– A ma grande surprise, Christian connaît ma carrière mieux que moi. Nous avons discuté cinq minutes et tout était réglé. De toute manière, je n'accorde aucun crédit aux réputations.

– Qu'est-ce qu'un bon dirigeant, selon votre définition?

– Un dirigeant qui sait choisir son entraîneur et résister aux influences. On sous-estime toutes les âneries qu'un président entend chaque semaine. Ses sponsors, ses amis, sa maîtresse, même ses enfants, tous ont un avis éclairé. Quand votre entourage vient vous expliquer que l'entraîneur est un sinistre crétin, il est difficile de garder la tête froide. Vous riez, mais cette pression est énorme. D'ailleurs, bon nombre de dirigeants ont mal fini, surtout en France. Ils ont attrapé le cigare.

– Et qu'est-ce qu'un bon entraîneur?

– Celui qui gagne des titres. Mieux encore: celui dont le style transparaît à travers son équipe. Les entraîneurs ont une influence considérable sur le jeu, mais certains y apposent carrément une griffe. Ils ne sont pas très nombreux: Cruyff, Sacchi, Herrera.

– Etes-vous d'accord avec José Mourinho lorsqu'il s'autoproclame meilleur entraîneur du monde?

– Je prétends exactement la même chose à mon sujet (rire). Sauf que je dis toujours: le meilleur du monde ex aequo. Il arrive que d'autres entraîneurs soient aussi bons que moi…

– Doutez-vous parfois?

– Absolument pas. Je vais vous expliquer pourquoi. Un jour que nous disputions un tournoi dans le Seeland, avec Neuchâtel Xamax, nous nous sommes retrouvés en finale contre le Borussia Dortmund. Nous jouions sur un petit terrain de campagne; pas un champ de patates, mais presque. En face, c'était du solide. J'ai dit aux joueurs: «On ne change rien: circulation du ballon!» A l'arrivée, nous avons gagné 4-1. Ce fut comme une révélation. En un instant, j'ai acquis la certitude que rien ne justifiait un complexe d'infériorité. Jamais, depuis, je n'ai changé d'organisation tactique. J'ai toujours prôné la circulation du ballon. Peut-être que si nous avions perdu 4-0 sur ce terrain de campagne, mes idées seraient différentes aujourd'hui. Mais je les ai vus résister à un grand d'Allemagne, et à des conditions de jeu inappropriées.

– Votre consécration en matière d'opiniâtreté reste ces fameuses dernières minutes de jeu contre le Bayern Munich, en Coupe des champions, où Xamax avait continué d'attaquer malgré un score qui le qualifiait…

– Ma femme me le reproche encore! Lüthi avait des crampes. Je l'ai remplacé par un autre attaquant, Van der Gijp. Un peu plus tard, nous avons encaissé le but qui nous éliminait. Ma femme me le répète depuis dix-huit ans: «Si tu avais introduit un défenseur, tu aurais éliminé le Bayern…»

– Souffrez-vous parfois des critiques?

– Souffrir, non. (Longue hésitation.) Enfin si, quand même. Il y a dans certaines critiques une injustice insupportable.

– Vous avez dit de Raymond Domenech, votre ancien coéquipier: «Comme moi, il aimait qu'on le siffle.»

– Strasbourg m'a sifflé et il a vécu sous ma férule les deux meilleures saisons de son histoire – vous pouvez contrôler. Quelques années auparavant, le joueur un peu grande gueule que j'étais avait demandé du jeu, de la créativité. Le lendemain, mon entraîneur déclarait dans un journal alsacien: «Gress veut jouer un football de grand-papa.» Je suis revenu comme entraîneur, nous avons joué ce football de grand-papa, et nous sommes devenus champions de France! Les gens pouvaient me siffler. Moi, je savais que j'étais dans le vrai. J'ai même fini par devenir populaire…

– Regrettez-vous certains choix de carrière?

– Certainement. Je ne regrette pas tant ma longévité à Xamax, encore que… En fait, aux meilleurs instants de ma carrière, j'ai reçu des offres prestigieuses que j'ai déclinées au profit de Strasbourg ou de Neuchâtel.

– Dans votre vie d'entraîneur, finalement, n'avez-vous pas obéi qu'à votre cœur?

– Oui, probablement. Je n'ai jamais eu de plan de carrière. Et je n'ai jamais confié mes intérêts à un agent.

– Fidèle en amitié, fidèle à des idées, fidèle à des contrats. Ne vous sentez-vous pas en décalage avec le football actuel?

– Sans doute. Mais tant pis pour le football actuel.

– Quel souvenir gardez-vous de l'équipe suisse?

– Une grande déception. Nous avons raté l'Euro 2000 de très peu (ndlr: et d'énumérer les occasions de but et les erreurs d'arbitrage). Avec l'équipe nationale, j'ai le profond regret de n'avoir pas continué. Je sentais un souffle, un élan. Et puis, je ne suis pas allé au rendez-vous que m'avaient fixé les dirigeants. Nous devions nous rencontrer à 8 h 30 pour discuter de mon contrat. Eux avaient une réunion à 9 h 30. Je n'étais pas d'accord de sceller mon avenir entre deux portes. Avec du recul, c'était un peu con de ma part.

– Où vous imaginez-vous dans dix ans?

– J'en aurais 72. Je me verrais bien sur un banc. Si Dieu le veut. Plus exactement, si Christian Constantin le veut… (éclat de rire)