Tennis

Gilles Muller, l’homme qui a eu l’ours

Le Luxembourgeois a fait sensation lundi soir à Wimbledon en éliminant Rafael Nadal. A 34 ans, il vit la meilleure saison d’une longue carrière passée dans l’anonymat

Tout le monde s’attendait à ce qu’il perde. Au moins au cinquième set, après s’être vu remonté de 2-0 à 2-2. Au moins son service, lorsque la manche finale s’enfonça dans la nuit comme un apnéiste dans les profondeurs. Au moins ses nerfs, puisqu’il avait gagné dans le crépuscule. Lundi, Gilles Muller a déçu tout le monde (sauf les fans de Federer). Il n’a rien lâché. Ni son service ni ses larmes.

Le grand Luxembourgeois à casquette (1,93 m, 96 kilos) a causé la première sensation de ce Wimbledon en sortant Rafael Nadal, qui effrayait pourtant tout le monde au terme de la première semaine. Il accueillit cet exploit avec une étonnante réserve. Pas facile de sortir aussi vite d’un match qui avait tant duré (près de cinq heures, 135 minutes pour le cinquième set). Pas envie de sortir d’un tournoi où il rejoue dès mercredi, contre Marin Cilic en quart de finale.

Anonyme comme son patronyme

Rien à voir avec le sourire béat l’an dernier d’un Marcus Willis découvrant avec des grands yeux un univers fantasmé. Muller, lui, appartient totalement à ce monde. En conférence de presse, où les journalistes peuvent exposer leurs lubies, aucune question ne lui fut posée sur sa vie. Personne ne voulait connaître le métier de son père (facteur), ou le prénom de ses enfants (Lenny et Nils), ou ses goûts musicaux (rock). Ce n’est pas ainsi que l’on parle à un joueur classé tête de série numéro 16 par les organisateurs.

Pour le grand public, le passé sportif du Luxembourg se résumait à quelques cyclistes (Charly Gaul, les frères Schleck) et à un skieur autrichien naturalisé (Marc Girardelli). Mais les fans de tennis, eux, connaissent Gilles Muller depuis 2001. Cette année-là, il fut sacré numéro un mondial chez les juniors. Aussi flatteur soit-il, ce titre n’offre aucune garantie de succès pour la suite. C’est un chrono intermédiaire, rien de plus. Ainsi, son plus grand rival, qui le battit en finale de Wimbledon juniors, était le Zurichois Roman Valent, qui arrêta le tennis en 2003.

Gilles Muller, lui, a persévéré. Quinze ans d’une carrière aussi anonyme que son patronyme, pour un palmarès moins prompt à se garnir que son crâne à se dégarnir. Son premier haut fait remonte à 2008. Il atteint les quarts de finale à l’US Open (il perdra contre Roger Federer) après être sorti des qualifications et surtout après avoir failli tout arrêter. Deux saisons à courir le cacheton et le point ATP, jouant parfois devant deux spectateurs dont l’un était son entraîneur… Le tennis était devenu un métier, dur, frustrant, impitoyable et pas vraiment payant.

Le tennis elbow, une chance

Il rechute l’année suivante (toujours ces maudits points à défendre), revient avec les dents, replonge en 2013 (366e en fin d’année), ressuscite en 2014 et se stabilise enfin dans le top 50. «J’ai souvent eu des blessures par le passé. La dernière, un tennis elbow, m’a interdit de toucher une raquette pendant un certain temps, ce qui fut une très bonne chose puisque cela m’a permis de travailler mon physique comme jamais auparavant. Depuis, j’ai beaucoup plus confiance dans mon corps. J’ai pu enchaîner des saisons complètes, gagner des matches, emmagasiner de la confiance. Un cercle vertueux s’est enclenché.»

Si Gilles Muller n’a pas tremblé contre Nadal, c’est parce qu’il comptait déjà une dizaine de victoires contre des top 10 à son tableau de chasse (dont une sur Nadal en 2005 à Wimbledon). Ça n’en faisait jamais qu’une par an (à peine) mais cela a suffi à entretenir le rêve. Comme cela devient fréquent sur le circuit ATP, le Luxembourgeois réalise sa meilleure saison la trentaine (largement) passée. Il suffisait d’y croire et de s’accrocher. Deux fois finaliste en 2016, il a remporté ses deux premiers titres ATP cette année, à Sydney en janvier et à Hertogenbosch en juin. Avec ses gains, il s’est offert les services d’un physio à plein-temps. Pour prolonger encore une histoire enfin devenue belle.

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