Cyclisme

Le Giro vaut mieux que l’ombre du Tour de France

Le Tour d’Italie, dont la 102e édition débute ce samedi, passionne moins que la Grande Boucle à l’international parce qu’il s’est longtemps débrouillé pour rester la chasse gardée des coureurs locaux. Il mérite pourtant davantage qu’un intérêt poli

Des noms mythiques résonnent aux oreilles des suiveurs de cette commedia dell’arte cycliste: les Trois Cimes de Lavaredo, les magnifiques paysages de la côte amalfitaine, le majestueux col du Stelvio, le terrifiant Mortirolo, les pentes du col de la Finestre ou les décors enchanteurs de la Sicile. Et pourtant, à part en Italie, le Giro ne suscite pas un immense engouement populaire. Qu’ils semblent loin, le Tour de France et sa farandole de spectateurs-touristes agglutinés sur les bords des routes de l’Hexagone…

Cruel? Immérité? Peut-être, mais cela n’empêche pas la course italienne de bien vivre, malgré l’ombre de son grand frère. «Pourquoi vouloir comparer ou opposer les deux courses? Ce qui compte, c’est l’aventure humaine qui s’y déroule», claironne Philippe Brunel, le Monsieur Tour d’Italie de L’Equipe, une trentaine d’éditions au compteur.

Décourager les étrangers

«N’oubliez pas que l’épreuve a été inventée pour les Italiens avant tout, poursuit le journaliste français. Les étrangers n’y ont participé que très tard.» Les grands champions de l’époque, après la Seconde Guerre mondiale, penchaient déjà du côté de la Grande Boucle et il a fallu attendre 1954 pour assister au premier succès d’un coureur étranger, celui du dandy zurichois Hugo Koblet. Un sacre qui a sans doute ouvert une voie sans pour autant modifier fondamentalement la donne: le Tour d’Italie restait, avant tout, une affaire italienne.

Sur le plan sportif, le Giro n’a absolument rien à envier au Tour de France, si ce n’est (parfois) son plateau plus clinquant. Mais depuis les cinq victoires d’Eddy Merckx entre 1968 et 1974, l’épreuve au maillot rose a définitivement gagné ses titres de noblesse sur la scène internationale, ne serait-ce que par la difficulté de son parcours, objectivement souvent plus «effrayant» que celui de la Grande Boucle. «Et vous pouvez ajouter les variations climatiques qui donnent au Tour d’Italie cette dramaturgie qu’on ne retrouve pas sur le Tour [de France]», ajoute Philippe Brunel.

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Pourquoi alors ce déficit de résonance persistant? «On a tout fait d’abord pour décourager les coureurs étrangers avec des manœuvres peu glorieuses», se souvient la «plume» de L’Equipe. «Quand Jacques Anquetil s’est aligné au début des années 60, il devait faire face à une fronde commune des coureurs italiens, orchestrée par Fiorenzo Magni, directeur sportif d’une équipe italienne qui n’hésitait pas à demander aux coureurs de se liguer entre eux indépendamment de leurs couleurs, pour favoriser le succès d’un des leurs.»

Episodes douteux

Il y a eu aussi l’épisode peu reluisant de 1967 où Anquetil, encore, avait été victime d’un complot ourdi par la concurrence autochtone. La grande étape de montagne aux Trois Cimes de Laveredo avait été purement et simplement annulée en raison de fortes pluies. Puis Felice Gimondi avait fait la différence dans l’avant-dernière étape pour finalement s’assurer le maillot rose à Milan. Mais le Français a toujours clamé que l’élégant coureur italien avait bénéficié entre autres de l’abri de la voiture du directeur adjoint de la course pour creuser l’écart…

Et les souvenirs sont encore vivaces du triomphe de Francesco Moser en 1994. Le rouleur avait bénéficié d’un parcours raboté de l’ascension du Stelvio (sans que la neige ne rende pourtant son escalade impossible) ainsi que, durant l’ultime contre-la-montre à Vérone, de l’assistance de l’hélicoptère de la télévision, lequel avait joué un drôle de ballet au-dessus de son concurrent français Laurent Fignon afin de troubler sa course.

Après ces affaires à la moralité douteuse, après la sacralisation du duel entre Gino Bartali le pieu et Fausto Coppi le moderniste, après l’adoration sans limites de Marco Pantani, le Giro s’est un peu plus ouvert à l’étranger. Sans toutefois perdre un solide attachement à sa propre culture. «Imaginez que les Italiens ont inventé le terme de campionissimo pour Costante Girardengo, le «supra champion»… Pas de trace d’un tel lyrisme sur les routes du Tour de France», se régale Brunel.

Produit versus course

«Le Tour d’Italie est une course passionnante parce que les coureurs osent plus», avance Giancarlo Dioniso, l’ancien commentateur de la télévision tessinoise RSI, qui diffuse chaque année les images du Giro en direct. «Je ne crois pas que Chris Froome aurait tenté sa folle échappée du col de la Finestre l’an dernier s’il s’était agi du Tour de France. En Italie, la pression est moindre.» Le leader de la Sky (devenue depuis Ineos) avait pris le risque d’attaquer à 80 kilomètres de l’arrivée pour devenir le premier Britannique vainqueur du Giro et entrer dans les annales pour cette attaque d’un autre temps.

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Giancarlo Dioniso relève aussi que la France vend mieux son pays que l’Italie par la qualité de ses retransmissions. «Quand vous arrivez au départ du Tour de France, les commentateurs reçoivent un bouquin de 700 pages qui recense tous les monuments et châteaux que vous allez voir à l’antenne. Je dirais que le Tour de France est un produit, le Giro est une course!»

En plus de l’offre de la RSI, les téléspectateurs romands peuvent désormais aussi bénéficier des retransmissions en direct, nourries d’interviews, sur La chaîne L’Equipe. La RTS, elle, n’envisage pas reprogrammer le Tour d’Italie sur son antenne, comme ce fut le cas dans les années 90. «Retransmettre le Giro serait un luxe, affirme Massimo Lorenzi, le chef du département des sports à la RTS. Pour nous, mieux vaut renégocier les droits de Wimbledon que de miser actuellement sur le Giro.»


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