En route pour les jeux (3)

Giulia Steingruber, le saut d’une puce

Elle a 18 ans, mesure 1 m 60 et peut rêver d’une médaille en gymnastique artistique. Portrait à travers ses yeux et ceux de son coach, Zoltan Jordanov

Jambes en tailleur dans un fauteuil, elle parle à mots comptés. Elle a 18 ans, de gros yeux, un minois tout frais, et elle a enveloppé son cou dans un châle aux couleurs des Etats-Unis. Allez savoir pourquoi. Qu’importe, ce n’est pas un geste politique: il est seulement beau.

Derrière Giulia Steingruber, au-delà de la vitre de ce bâtiment de Macolin, d’autres gymnastes s’entraînent. Plus proche, un type gravit des escaliers le plus rapidement possible sur un pied. «Ici, tout le monde respire dans le même environnement, une sorte d’atmosphère artificielle, sourit la Saint-Galloise. Nous vivons comme une famille, c’est une bonne chose. Et de temps en temps, ça fait aussi du bien de sortir, de retourner chez soi pour le week-end, d’oublier ça. D’être la Giulia normale, pas la gymnaste. D’être comme vous, comme tout le monde. J’affectionne ces moments.» Instants précieux, encore aujourd’hui comme à l’aube de son séjour ici, lorsqu’il a fallu prendre l’habitude d’y demeurer au quotidien. «J’ai d’abord côtoyé une autre gymnaste dans notre famille d’accueil, se rappelle-t-elle. C’était plus simple pour tuer l’ennui, elle m’a beaucoup aidée. Elle était super, comme une deuxième sœur pour moi. J’ai encore des contacts avec elle.» Mais la copine – la Tessinoise Lucia Tacchelli – a arrêté la gymnastique; une fatale blessure au genou.

A Londres, Giulia Steingruber intégrera la catégorie des athlètes suisses attendus pour une éventuelle surprise. «Si elle se qualifie pour la finale, alors tout deviendra possible», analyse Zoltan Jordanov. Le pronostic n’est pas exagéré. «Aux JO, il y a tant de stress, de pression sur les meilleures que c’est une bonne chose pour des filles comme Giulia», complète le coach.

La participation aux Jeux olympiques, «je ne peux pas convertir ça en mots», admet l’athlète. Une médaille, elle n’ose presque pas y penser, mais «ce serait un rêve». Et dire que ses débuts ont été tardifs; à 7 ans. «A l’époque, je me contentais des agrès, se souvient-elle. Ma voisine, elle, pratiquait la gymnastique artistique. Une fois, je l’ai accompagnée. J’y suis restée trois heures. On m’a gardée même si j’étais plus âgée. J’avais les mouvements, la force.» La voisine a depuis arrêté la gymnastique, et Giulia Steingruber a développé son excellent potentiel – déjà dans les classes juniors.

Gommant peu à peu ses défauts, elle a passé son chemin, jusqu’à une percée décisive en 2011. «Cela a été le grand saut en avant», lâche Zoltan Jordanov. Un saut qui lui a permis de cueillir une médaille de bronze aux Championnats d’Europe de Bruxelles, en 2012. Ambassadrice de la Suisse à Londres, elle raconte tout sourire que, lorsqu’elle avait 11 ans, elle avait dit à tout le monde qu’elle comptait participer à ces Jeux olympiques: «Tout le monde riait. Mais ma famille m’a toujours soutenue dans mes choix. Et avec le temps, cela a pris forme.»

Désormais, la voici seule sous les feux – depuis le retrait d’Ariella Kaeslin (championne d’Europe à Milan en 2009, elle avait auparavant participé aux Jeux olympiques de 2008, à Pékin). «De mon côté, je préférais quand elles étaient les deux là, au top, pour se soutenir dans les concours», admet Zoltan Jordanov. «Je n’ai plus vraiment de contacts avec elle aujourd’hui, mais autrefois nous nous entendions très bien, raconte Giulia Steingruber. Elle m’a beaucoup aidée, m’a donné beaucoup de conseils. On pouvait toujours s’adresser à elle, lui poser des questions. Elle était totalement ouverte. Si on avait besoin d’elle encore à présent, elle nous aiderait, c’est sûr. Elle reste un modèle dont on peut s’inspirer.» Selon Zoltan Jordanov, tirer un parallèle entre les deux filles constitue une mission impossible: «Ce sont deux caractères très différents. Et puis Ariella était déjà plus âgée. C’est une tout autre approche. Mais j’espère que Giulia restera zen même si elle connaît d’excellents Jeux; qu’elle vivra mieux sa notoriété qu’Ariella, pour qui cela a été difficile. Elle détient un authentique potentiel pour truster les premiers rangs européens et mondiaux.»

La Saint-Galloise sait les attentes placées en elle, surtout à l’exercice du saut de cheval où ses chances sont réelles: «J’en suis consciente, mais je suis capable de relativiser.» Elle s’avoue néanmoins nerveuse à la veille de chaque concours. «J’en ai besoin. Je suis incapable de m’asseoir et rester calme. Alors Zoltan m’invite toujours à me détendre. Mais moi je me vois déjà en compétition, je m’imagine le saut parfait, j’aime ça. Je suis meilleure avec de l’adrénaline.» Zoltan Jordanov la décrit «impatiente». «Elle apprend et oublie rapidement, sourit-il. Sa mentalité veut toujours passer à autre chose. Vite, vite, vite.» Elle reconnaît le défaut, et s’en trouve un autre. «En privé, je suis quelqu’un qui aime le chaos. Ma mère pourrait vous en parler. Cela a toujours été ainsi. S’il arrive parfois que je me décide à ranger, tout est généralement en tas chez moi.» Elle rit. «C’est une bonne partenaire, lâche Zoltan Jordanov. Elle est toujours heureuse, positive. Elle est dynamique. Elle sait aussi garder les pieds sur terre. Mais comme je le disais, une médaille olympique pourrait tout changer. Les Jeux représentent un immense événement sportif, mais il faut les considérer comme n’importe quel autre tournoi.»

L’entraîneur calcule la difficulté d’une telle réflexion. Il a préparé des athlètes à six JO, la première fois à ceux de Séoul, en 1988. Arriver escorté des anneaux, voir toutes ces stars, se balader à leurs côtés; l’expérience a de quoi initier une transe. «Je vais le savourer», promet Giulia Steingruber, qui cite évidemment l’exemple de Roger Federer – «J’aime sa compétitivité, sa faculté d’offrir le meilleur.» En gymnastique artistique, autrefois, elle admirait la Russe Svetlana Khorkina; deux fois médaillée d’or olympique, neuf fois championne du monde, treize fois championne d’Europe. «Elle était si grande (1 m 65, seulement, mais Giulia Steingruber s’arrête à 1 m 60), puissante, et pourtant si élégante, souple, mobile. Je la trouvais incroyable.»

Et bientôt, ce sera à elle, la petite Saint-Galloise, de tenter d’imposer son style, de séduire par lui. Le jour même, sur le trajet depuis l’hôtel, elle arrêtera le temps, un peu; écoutera de la musique. «Les derniers hits du moment. Des chansons plutôt calmes. Sauf la dernière, qui doit toujours être motivante.» Nerveuse, chaotique. Comme elle. Tout le contraire de cette Giulia si douce et paisible à l’heure de retracer son histoire par les mots.

«Je me vois déjà en compétition, je m’imagine le saut parfait. Je suis meilleure avec de l’adrénaline»

«Giulia est toujours heureuse, positive. Elle est dynamique et sait garder les pieds sur terre»

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