Hockey sur glace

Sur la glace, la Corée réunie est restée muette

Le symbole de paix est éloquent, mais l’équipe encore en rodage. Les Suissesses n’ont fait qu’une bouchée de la formation créée pour symboliser le réchauffement des relations entre le Nord et le Sud (8-0). On ne fabrique pas un symbole sans casser du jeu

En mélangeant pour les Jeux olympiques les hockeyeuses de deux pays officiellement en guerre, on obtient un beau symbole de paix. A défaut d’une bonne équipe: la sélection suisse, qui avait l’honneur d’affronter la Corée réunie en ouverture du tournoi, a rapidement pu s’en rendre compte. Leurs adversaires – réunies sous un maillot arborant, bleu ciel sur fond blanc, leur péninsule commune – ont fait illusion dix minutes, le temps de trouver une fois la latte de la gardienne Florence Schelling. Puis Alina Müller a marqué trois buts et le suspense était porté disparu dès la fin du premier tiers. Score final: 8-0.

Que pouvait bien valoir, sur la glace, cette curiosité sportive imaginée au nom d’un intérêt supérieur au jeu? En plus des médias suisses et coréens, la crème de la presse internationale s’était déplacée pour le découvrir, samedi soir au centre de hockey de Kwandong. Il y avait quelques spectateurs prestigieux: le président du CIO Thomas Bach, la demi-sœur de Kim Jong-un Kim Yo-jong, et le président de la Confédération Alain Berset notamment.

L’arène de 6000 places, dédiée à la discipline et construite en prévision des JO, n’a par contre pas fait le plein pour cette affiche historique. Il restait des places de toutes les catégories – vendues entre 20 et 60 wons, soit entre 18 et 54 francs – à quelques minutes du match.

Supportrices rêvées

Le spectacle vaut pourtant le coup, ne serait-ce que pour l’apparition des fameuses pom-pom girls nord-coréennes. Alignées sur deux rangs en bordure de glace, habillées de rouge et parfaitement coordonnées dans leurs chorégraphies, elles encouragent les leurs sans jamais témoigner ni lassitude ni hostilité à l’encontre des adversaires. Des supportrices comme certains clubs de foot en rêvent: elles mettent couleur et ambiance au bord du terrain mais l’idée de craquer un fumigène ou de siffler leur équipe ne leur passerait jamais par la tête…

Pourtant, lors de ce match inaugural, elles auraient des raisons de s’impatienter. Malgré les progrès effectués depuis l’arrivée de la Canadienne Sarah Murray à la tête de l’équipe asiatique, un Suisse - Corée du Sud en hockey sur glace reste très déséquilibré. Si en plus les outsiders sont contraintes de bouleverser leurs habitudes en intégrant douze nouvelles joueuses à deux semaines du coup d’envoi, leur défi passe de compliqué à impossible.

La fille d’Andy Murray (l’entraîneur trois fois champion du monde de hockey, pas le tennisman) le disait sans détour à l’approche des Jeux dans la presse coréenne: «Ajouter quelqu’un aussi près des Jeux olympiques est quelque peu dangereux sur le plan de la cohésion de l’équipe. Ces filles se connaissent depuis tellement longtemps. C’est difficile parce que ces joueuses ont gagné leur place, elles pensent mériter d’aller aux Jeux olympiques.» Dans l’équipe, certaines joueuses vivaient également assez mal le fait de voir leurs efforts sportifs de ces dernières années sacrifiés pour les besoins d’un acte symbolique.

Vocabulaire sportif différent

Au sein de la population sud-coréenne, la formation commune a aussi provoqué des sentiments mitigés. Des manifestations de protestation ont été organisées. Une pétition en ligne a été lancée – au nom des droits de l’homme! – pour empêcher la constitution de l’équipe. Mais samedi soir, dans la patinoire de Kwandong, le soutien populaire était bien réel derrière ces Coréennes qui, contre une formation suisse sérieuse et appliquée, ont eu le mérite de ne jamais baisser les bras.

En deux semaines, elles avaient déjà vécu de sacrées aventures ensemble. Les premiers entraînements ont suffi à révéler le choc culturel. Au sud et au nord de la zone démilitarisée qui coupe la péninsule en deux, on partage le même alphabet, le hangeul, instauré au XVe siècle pour remplacer les caractères chinois. Mais un demi-siècle de séparation a entraîné un développement du langage différent. Le vocabulaire sportif employé à Pyeongchang et à Pyongyang n’a rien à voir. Il a donc fallu s’entendre sur la communication avant même de commencer à jouer au hockey.

«Dès le mois de juillet, nous avons entendu des rumeurs dire que nous allions monter une équipe commune. Avec le recul, j’aurais préféré que cela soit décidé à ce moment-là, nous aurions alors eu une saison pour travailler avec les Nord-Coréennes, mais je pense que nous avons fait de notre mieux compte tenu des circonstances», réagissait Sarah Murray au terme de la partie.

Contre la Suisse médaillée de bronze à Sotchi en 2014, les Coréennes n’ont certes pas eu voix au chapitre mais, compte tenu de l’urgence de leur préparation, elles continueront de progresser tout au long du tournoi. Cela s’entendait à chaque fois qu’elles s’approchaient – même modestement – de la cage de Florence Schelling: le public avait envie de les voir marquer un but, rien qu’un but parmi tous ceux qu’elles encaissaient. Cela aurait été le symbole du chemin parcouru et des progrès accomplis ensemble. «L’alchimie au sein de l’équipe est meilleure que ce que j’aurais pu prévoir, souligne Sarah Murray. Les filles rient et mangent toutes ensemble. En les regardant, impossible de dire qui est du Nord et qui est du Sud. Ce sont juste des filles qui jouent au hockey.»

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