D’une main, Raymond Garrouste manie le volant de la voiturette électrique, de l’autre, il montre les petits monticules parsemant les fairways vert pomme pétant. «Il y a douze ans lorsque je suis arrivé, il y avait des vers de terre uniquement dans une petite zone du terrain; aujourd’hui, ils sont partout», explique-t-il, satisfait. Ces lombrics qui aèrent et fertilisent le sol sont le symbole d’une philosophie de travail qui fait toujours plus de disciples dans toute l’Europe.

Nous sommes au Tessin, au bord du lac Majeur, entourés d’un paysage alpin féerique, dans le club de golf quasi centenaire du patriciat d’Ascona. C’est sur ce dix-huit trous, classé parmi les cinq plus beaux de Suisse, que Raymond Garrouste, l’intendant du parcours, a fait la démonstration qu’un autre golf, plus soutenable, est possible. A commencer par un terrain – de quelque 45 hectares – complètement organique.

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La fertilisation du sol sur lequel nous roulons est le produit d’un savant cocktail: fumier de mouton, cornes moulues, jus de betterave, pin, pulpe de fruits, tourteaux de tournesols et écailles d’huîtres. La grande différence entre le chimique et l’organique est que cette dernière approche travaille autant sur la plante que sur le sol. «Nous avons constaté moins de maladies de gazon et la gestion des coupes est moins contraignante: s’il pleut deux ou trois jours de suite, on ne s’affole pas, il ne pousse pas d’un coup», détaille Raymond Garrouste.

Une rencontre décisive

L’engrais chimique, en revanche, dope la plante et le sol s’appauvrit. «Je connais des greens qui doivent être fertilisés toutes les trois semaines, sinon ils jaunissent, poursuit-il. Sans compter que les engrais chimiques empoisonnent tout l’écosystème, plus encore dans une région sablonneuse comme celle-ci où tout finit dans le lac.»

Les compétences de ce touche-à-tout (successivement paysagiste, piscinier, conducteur d’engins, militaire…), natif d’Aurillac, au cœur de la France, découlent d’une enfance passée avec un grand-père paysan et d’une rencontre déterminante. En 1993, il rencontre Christian Levrel, représentant de la société Frayssinet qui s’apprête à devenir leader européen des engrais organiques. «Il ne connaissait rien au golf et j’ignorais tout des engrais organiques; nous avons échangé nos passions et je suis devenu leur premier client golf.» D’autres ont suivi dans son sillage.

Il suffit d’une semence de mauvaise herbe importée par un soulier pour que l’on soit confronté à l’invasion d’une plante tropicale

Raymond Garrouste, intendant du golf d'Ascona

L’approche environnementale de Raymond Garrouste ne se limite pas au sol. Le golf d’Ascona compte 250 maisonnettes pour seize espèces d’oiseaux, soigneusement répertoriées par un ornithologue. Celui-ci s’est d’ailleurs émerveillé de voir arriver des oiseaux que l’on ne voyait plus depuis longtemps au Tessin, comme la huppe fasciée.

Des chauves-souris contre les moustiques

Se nourrissant d’insectes, les volatiles permettent à l’intendant de ne plus utiliser d’insecticides chimiques depuis quatre ans. Les insectes, eux, sont attirés par 1300 variétés de plantes sauvages et soixante-dix arbres fruitiers plantés pour nourrir les oiseaux en hiver. «Quant aux nids de chauves-souris, ils ont résolu le problème des moustiques les soirs d’été sur la terrasse du club house», rapporte l'intendant.

Le golf d’Ascona est par ailleurs le premier en Suisse à recycler l’eau utilisée pour nettoyer les machines à l’aide de bactéries. Pour arroser le parcours, on utilise l’eau du lac. «Son PH est modifié de telle sorte que les besoins ont chuté de 50%.» Le mobilier sur le parcours est fait avec le granit local et pratiquement tous les matériaux sont recyclés à l’interne.

Tout cela est certes bien beau. Mais un revirement de paradigme pareil ne se fait pas du jour au lendemain. «Cela exige un long apprentissage sur plusieurs années», prévient Raymond Garrouste, qui observe par ailleurs que les changements climatiques et la mobilité croissante des joueurs compliquent la donne. «Il suffit, par exemple, d’une semence de mauvaise herbe importée par un soulier pour que l’on soit confronté à l’invasion d’une plante tropicale qui n’aurait pas survécu sous nos latitudes il y a quelques années.»

Des tâches nouvelles apparaissent

Une transition vers l’éco-compatible supprime certaines tâches mais en rajoute d’autres. «Comme nettoyer les nids ou la terre retournée la veille par un blaireau, ou encore rester le soir pour appliquer l’engrais, plutôt que de le faire en après-midi, pour éviter que l’odeur du fertilisant naturel ne gêne les golfeurs.» Mais le jeu en vaut largement la chandelle, même financièrement. «Parmi mes amis intendants qui ont converti leur golf à l’organique, personne ne retournerait en arrière», assure Raymond Garrouste.

Et les joueurs? «Il y en a toujours un pour râler à cause des déchets de terre des vers qui collent aux chaussures, mais avec une bonne communication, ils sont sans cesse plus nombreux à s’enorgueillir d’un golf plus respectueux de l’environnement.»