Élite européenne

Dans le golf féminin, «si tu joues en pensant à l’argent, ça ne marche pas»

Entre voyages incessants et revenus incertains, vivre du golf reste très difficile pour les joueuses professionnelles de la deuxième division européenne, qui faisait ces jours étape à Neuchâtel

Les différences entre les amateurs et les professionnelles de golf? Le son de l’impact, déjà, qui est cristallin chez les pros, plus cacophonique chez les joueurs du dimanche. La maîtrise du geste et de l’environnement, le niveau de détermination aussi. Et surtout la nécessité de gagner sa vie avec une petite balle blanche. Rien qui ne soit facile à accomplir, en particulier la partie financière, même pour les 200 meilleures joueuses européennes. Exactement 79 d’entre elles s’affrontaient depuis mercredi au Golf Club de Neuchâtel, pour un tournoi de la deuxième division européenne. Entre passion du jeu et débrouille financière pour entretenir le rêve d’accéder à l’élite.

L’une des particularités du golf est que tout quidam peut pratiquer sur le même parcours que les professionnel(les). Et parfois même en même temps que les championnes, dans le cadre d’un Pro-Am, comme celui auquel Le Temps a participé, mardi à Voëns. La pointe de nervosité que l’on ressent sur le départ de notre premier trou de la journée s’estompe assez vite. On a la chance de commencer sur un par-5 avec départ surélevé, avec un fort vent dans le dos. On comprend aussi que la partie qui nous précède, qui a fait l’effort de s’habiller en rouge et blanc, a le sens de l’humour.

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L’un des trois amateurs qui la composent se présente à la «proette» de l’équipe en précisant être membre du club et donc tout à fait prêt à offrir ses conseils. La joueuse en aura-t-elle besoin? Pas sûr: son coup de départ est parfait, alors que le prévenant amateur envoie d’un swing rabougri sa balle presque à angle droit, hors limite.

Les hommes gagnent 5 à 8 fois plus

Pour notre part, on joue avec Lisa Maguire, 24 ans et 1,60m de détermination irlandaise, passée pro en 2018 après quatre ans d’université aux Etats-Unis, largement consacrés au golf. L’ancienne championne du monde des moins de 12 ans (sa sœur jumelle Leona avait fini 3e) s’est fixé un rêve: accéder au circuit américain, la LPGA, le plus difficile et le mieux doté de la planète, où une victoire rapporte plus d’un quart de million de dollars. Neuchâtel est son deuxième tournoi professionnel; la 41e place qu’elle a obtenue lors du premier, en avril dans le Sud de la France, lui a rapporté 363 euros et 25 centimes. La vainqueure, l’Autrichienne Sarah Schober, a empoché 6000 euros, quand un homme gagne 30 000 à 50 000 euros pour une victoire similaire.

Ce n’est probablement pas qu’une question de talent. Au 2e trou, notre équipe fait face à une approche de 62 mètres, vers un green surélevé gardé par deux bunkers. Les amateurs finiront respectivement dans un des bacs à sable, court de l’autre et tout juste au bord du green. En tenue de pluie et bonnet noir, Lisa, plante le mât et se laisse un putt de 1,5m en montée. Parfait.

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Une fois passées pro, les joueuses ne bénéficient plus des structures de leur fédération, qui fournit entraîneur, physio, préparateur mental. Les jeunes femmes se retrouvent seules à devoir gérer le sportif et l’extra-sportif. Elles reçoivent gratuitement du matériel de la part des fabricants, mais sans être payées pour cela, contrairement aux stars. Leur caddy – lorsqu’elles en ont un – est souvent un membre de leur famille, qui fait aussi figure de chauffeur et de sponsor.

Jouer pour pouvoir jouer encore

Soutenue financièrement par deux entreprises, Lisa Maguire partage les frais avec des collègues de swing lorsque c’est possible. Comme en ce mois de mai, quand le circuit enchaîne trois tournois entre la Suisse romande et la France voisine (à Evian, théâtre d’un Grand Chelem féminin, puis à Lavaux). Etre accueillie par des membres des clubs où se joue un tournoi est toujours très apprécié.

Les jeunes femmes sont prises dans un cercle infernal: elles ont besoin de jouer souvent et bien pour accumuler des points et entrer plus facilement dans le champ des tournois suivants. Ce qui implique d’avoir de quoi payer les frais à l’avance. Avec sa vingtaine de tournois entre l’Espagne et la Scandinavie, en passant par la République tchèque ou la France, une saison sur le LET Access revient aux alentours de 60 000 euros.

A mi-parcours du Pro-Am, un risotto redonne des forces aux participants. Mais pas forcément le sourire: un amateur suisse alémanique exige d’être servi immédiatement, dans un français parfait dont il ne manque que «bonjour» et «s’il vous plaît». On croise à nouveau le serviable membre de l’équipe rouge et blanc, clope au bec dans sa voiturette, tout ragaillardi: «Un bon coup de rouge, voilà ce qu’il nous fallait!» (il avait raison: son équipe réalise un birdie 3 trous plus tard).

Lisa fait l’impasse sur le risotto (et le rouge bien entendu). C’est peut-être ça, le secret de la performance. L’ancienne 35e mondiale au niveau amateur enfile d’ailleurs un putt de 6 mètres au trou suivant. Son remarquable birdie n’est accompagné d’aucun signe de joie, juste d’un regard noir vers le trou. Elle sait qu’il lui faudra enquiller les oiselets pour battre ses concurrentes, majoritairement européennes, mais aussi brésiliennes, russes, mexicaines ou même australiennes.

Dur chemin vers l’élite

Professionnelle depuis huit ans, Lucie André autofinance sa carrière grâce à ses gains clubs en mains, sans sponsor. La Française de 31 ans s’est fixé un budget de 600 euros pour chacun des 19 tournois qu’elle compte jouer cette saison. «Si tu joues en pensant à la place que tu dois obtenir pour rentrer dans tes frais, ça ne marche pas», résume l’ancienne numéro 1 européenne amateur. La sophrologie l’a aidée à pouvoir se concentrer uniquement sur le jeu pendant les tournois.

En fin de saison, les cinq meilleures du LET Access accèdent directement au niveau supérieur, le LET (pour Ladies European Tour). Sans garantie d’intégrer les tournois de l’élite, où une victoire peut rapporter plus de 30 000 dollars, explique un bon connaisseur du circuit: «Les tournois de la première division européenne sont de plus en plus partagés avec d’autres circuits, en Afrique du Sud par exemple. Donc seule la moitié des places est ouverte aux joueuses du Vieux-Continent.»

Pour marquer les 10 ans de sa création, le LET Access supervise 20 tournois cette année, contre 13 l’an dernier, avec un prize money total pratiquement doublé, à plus d’un million d’euros. Quatre de ces manifestations sont organisées par l’agence genevoise Pitch & Play, avec le soutien de sponsors comme Canal+, qui diffuse des résumés des compétitions sur sa chaîne dédiée au golf. Pitch & Play, créée par l’homme d’affaires et golfeur passionné Alexis Sikorsky, met aussi sur pied des Pro-Am en dehors des tournois officiels, qui permettent à des quidams de côtoyer des légendes du golf le temps d’un 18-trous. Et qui permettent aussi à des joueuses du LET Access d’être rémunérées, quelques centaines d’euros en France, pour assister à cinq heures de coups sabotés par des amateurs.

PME du golf

C’est dans l’un de ces pro-am que Laure Sibille a rencontré certains de ses mécènes, dont des Suisses. On demande à l’ancienne championne de France de tennis 2e série et de golf chez les juniors si les joueuses du LET Access sont meilleures que les pros qui enseignent dans les clubs: «Tous les enseignants ne passent pas par les circuits pros, mais leur métier est différent de celui de joueur, il faut de la pédagogie, de l’observation, avoir l’œil. Et certains coachs des stars n’ont pas forcément été joueurs comme David Leadbetter ou Sean Foley, [qui a notamment entraîné Tiger Woods]».

Parmi les 17 Suissesses qui participent au tournoi neuchâtelois (dont dix amatrices), la Genevoise Clara Pietri a quasiment monté sa petite entreprise golfique, avec un team de huit intervenants, dont plusieurs coachs et une «enchanteresse». Passée pro il y a trois ans après s’être testée pendant cinq mois en Australie, Clara a aussi lancé une ligne de vêtements de golf.

Alors que le pro-am touche à sa fin, la concentration de Lisa Maguire ne fléchit pas. L’Irlandaise analyse en permanence la configuration des trous, les pentes des greens, l’influence du vent. Il est peut-être là, le vrai secret, alors que les amateurs, fatigués, commencent à parler ou à se déplacer au mauvais moment, à marcher sur les lignes des putts, distraits par la proximité du 19e trou, où leur performance sera moins aléatoire.

On dira que cela explique que l’auteur de ces lignes ait commis un péché golfique capital en laissant court un putt de 2 m pour eagle, après une miraculeuse approche. «Never up, never in», dit le dicton. Face à un putt similaire, Lisa encaisse le sien pour birdie sans coupé férir. Certainement en pensant au tournoi, qui se termine ce vendredi*.

*Lisa Maguire a décroché la 6e place du Neuchatel Ladies Championship; Lucie André a fini 4e, Clara Pietri 35e et Laure Sibille, 53e.

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