Samedi 14 janvier à Hawaii, troisième tour du Sony Open. L’Américain Kevin Kisner rate un putt de trois mètres sur son dernier trou. Il a le regard désespéré de celui qui vient de perdre dix millions de francs en bourse. Parce qu’il a loupé le cut? Non, il vient juste de rendre la meilleure carte de sa carrière. Mais rentré, ce putt lui aurait permis de ramener un 59 au lieu de son 60 (-10) officiel. L’occasion d’une vie qui risque de ne plus jamais se représenter, bien suffisant pour expliquer son désarroi après une partie parfaite.

59, un chiffre mythique chez les pros. Et qui pourtant fleurit un peu partout sur les pâturages américains ces dernières semaines. Justin Thomas, lui, a ainsi su le réussir lors de ce même tournoi. La semaine suivante, c’était au tour d’Adam Hadwin de s’y coller, au CareerBuilder Challenge. Presque en même que Woody Austin, 52 ans, sur le Champions Tour… Un score sous les 60: c’est arrivé neuf fois dans l’histoire du PGA Tour, dont six depuis 2010. Et trois fois ces six derniers mois avec le 58 de Jim Furyk en août dernier, déjà auteur d’un 59 en 2013…

Un signe des temps?

Le golf serait-il en train de devenir un jeu d’enfants? Pas à la lecture globale des statistiques. Les scores moyens sur les circuits professionnels restent sensiblement identiques au fil des ans. Sur le PGA Tour, le vainqueur du Vardon Trophy (meilleure moyenne de score sur la saison) ne montre guère d’évolution depuis 2007: ça se promène bon an mal an entre 68 et 69,5. Mais la tendance à exploser les parcours de façon isolée se fait de plus en plus régulière.

Il serait bien trop simple de trouver des explications exclusivement rationnelles au phénomène. Les équipements sont bien sûr plus tolérants que jamais. Notamment les drivers, avec lesquels des coups mal centrés finissent malgré tout pleine piste, alors qu’ils s’envolaient dans les nuages voilà vingt ans. Certes, les greens sont désormais semblables à des tapis, sans aucune aspérité pour détourner les balles du droit chemin. Mais les parcours sont aussi plus longs, plus durs, avec des positions de drapeaux toujours plus folles pour justement garder les scores décents.

Entre les deux oreilles

La raison fondamentale se situe en fait dans la zone la plus importante chez le golfeur: entre ses deux oreilles. Les jeunes joueurs d’aujourd’hui sont élevés depuis vingt ans aux performances de Tiger Woods, qui a fracassé toutes les limites. Du coup, ils se disent qu’ils n’en ont plus. Bhrett McCabe, psychologue de la performance et ancien athlète universitaire de très haut niveau, travaille avec des golfeurs et golfeuses pros et confirme: «Les plus jeunes ont cassé la barrière mentale du scoring. Ils sont capables de choses qu’on croyait presque impossibles, et ce n’est que le début: les portes sont grandes ouvertes maintenant», témoigne-t-il à Golf Digest USA.

La préparation mentale est devenue pour eux une évidence, et ils sont également entourés comme jamais. Par une équipe de plusieurs personnes qui passent leurs journées à leur dire à quel point ils sont bons. Ils finissent par y croire, naturellement. Et s’ils respectent les anciens, philosophie du golf oblige, ils ne les craignent plus.

Avec de surcroît une préparation physique extrême et des compétitions amateurs incroyablement relevées, ils arrivent sur le circuit déjà prêts pour la gagne. Enchaîner les birdies au cours d’une même partie n’est que la suite logique de leur travail, et plus un cadeau des dieux du golf comme on pouvait le considérer voilà deux ou trois décennies. «Si vous additionnez tous les facteurs techniques, physiques et mentaux, je trouve même surprenant qu’il n’y ait pas eu encore plus de 59 ces derniers mois», juge Johnny Miller, le consultant-phare américain et vainqueur de l’US Open 1973.

Particularité américaine

Reste que l’exploit est loin d’être banalisé, surtout dans la tête des joueurs. «Je tremblais de tout mon corps, réellement. Je connaissais les enjeux, et la dernière chose que je voulais faire, c’était de manquer un putt d’un mètre pour 59», a ainsi reconnu Adam Hadwin juste après sa performance. Qui n’est d’ailleurs pas toujours synonyme de victoire: seuls quatre des huit joueurs à avoir planté un 59 ont fini par emporter le tournoi.

Reste également au phénomène à s’exporter en dehors des frontières du circuit américain. Personne n’a par exemple réussi à descendre sous les 60 sur le Tour européen, malgré plusieurs opportunités sérieuses. Et dans les tournois du Grand Chelem, la barre reste désespérément bloquée à 63, un score atteint à 28 reprises mais jamais enfoncé.


Rhein Gibson: «C’était juste du golf connecté!»

59, c’est bien, mais 55, c’est encore mieux. C’est justement le score réalisé par le joueur australien Rhein Gibson en mai 2012 sur le golf de River Oaks Country Club (Oklahoma). Record mondial égalé sur un par 71, à -16 total, lors d’un tournoi amical mais sous les yeux de deux témoins pour valider le score. Ce joueur de la deuxième division pro américaine, âgé de 30 ans aujourd’hui, nous raconte cette journée pas comme les autres.

«Déjà, la dernière chose que j’avais envie de faire ce jour-là, c’était de jouer au golf. J’étais rentré tard et pas frais d’une soirée la veille, il pleuvait non-stop depuis des jours, c’était la journée idéale pour rester au lit. Mais je ne me sentais pas de laisser tomber mes potes, alors j’y suis allé et j’ai démarré la partie sans même m’échauffer. Et puis quand j’ai rentré mon putt sur le 9, je me suis rendu compte que j’en étais déjà à -10. J'avais du mal à y croire, j’avais presque envie d’arrêter pour ne pas ruiner neuf trous parfaits, mais les potes ne m’ont pas laissé faire. J’ai ensuite connu quelques mésaventures pas bien graves, puis j’ai fini par trois birdies sur les trois derniers trous. Devant trente personnes accourues parce que prévenues par les réseaux sociaux qu’il se passait quelque chose.

«Si j’étais dans la zone? On peut le dire, oui. Pendant quatre heures, je n’ai jamais essayé de voir autre chose que l’instant présent. Je tapais le coup exigé face à la situation, je ne pensais jamais au trou suivant. C’était juste du golf intelligent, connecté: je tapais le coup qu’il fallait, et je puttais merveilleusement bien. J’ai un truc bien à moi pour rester dans le présent: j’aime bien chanter entre chaque coup. Dans ma tête hein, parce que je suis un chanteur vraiment terrible, et pas dans le bon sens du terme. Du coup, ça m’évite de penser à ce qui se passe sur le parcours, et ça permet de tuer le temps. Et aussi: mes partenaires ont été sympas, pas une seule fois ils ne m’ont fait remarquer à quel point je jouais bien. Du coup, ils ne m’ont pas rendu nerveux.

«J’ai plusieurs fois repensé à ces 18 trous depuis quatre ans. J’ai écrit un petit journal pour noter tout ce qui s’était passé ce jour-là, les choses que j’avais ressenties. J’aime bien le relire de temps en temps. Et je suis sûr que ce sera cool de le relire quand je serai vieux. Je sais aussi que je vais devoir composer avec cet exploit toute ma vie, la preuve, vous venez encore m’en parler presque cinq ans après. Mais je ne veux pas qu’on se souvienne de moi simplement pour cette journée-là.»