Pour se rendre au rendez-vous, en ce mercredi après-midi, Goran Bezina a eu la «bonne» idée d'emprunter la voiture de sa copine. S'en extraire, pour lui qui mesure 189 centimètres, n'a pas été chose facile, et le verdict est tombé dans un sourire: «Elle est trop petite.» Allure tranquille d'ado attardé, regard espiègle de quelqu'un sûr de son coup, le jeune défenseur de Fribourg-Gottéron s'amuse de ces petits rien que son physique lui impose. Car en plus de donner le vertige à la toise, il coupe le souffle à la balance: sous son sweat-shirt kaki se cachent 100 kilos de muscles sans ostentation, vaillamment conquis en quinze années de pratique sportive, et sagement entretenus depuis qu'ils sont devenus, pour partie, la source de son gagne-pain. Le 27 janvier dernier, lors du traditionnel All Star Game à Berne, ce physique comme le hockey suisse en redemande a d'ailleurs fait merveille. Avec un tir à 151 km/h, il a décroché haut la crosse le trophée du shoot le plus puissant de Ligue nationale A (LNA).

Que de chemin parcouru par ce jeune joueur d'origine croate, né à Split, et venu en Suisse à l'âge de 9 ans. A l'époque, digne fils d'un père entraîneur-joueur de water-polo à Monthey, il pratique la natation et ignore tout du hockey. Grâce à l'école, il découvre qu'il y a plus ludique sur terre que d'aligner les longueurs de bassins. Le père tique un peu mais pose ses conditions: «D'accord pour le hockey, mais vu le prix de l'équipement, pas question d'arrêter après deux séances.» Onze ans plus tard, à même pas 21 ans, le fiston a tenu parole au point de devenir une valeur sûre de Gottéron. Mieux, en cette saison 2000-2001 de nouveau marquée par les vicissitudes d'un championnat mal commencé, il s'est imposé comme l'une des, si ce n'est LA force tranquille de l'équipe. Celle sur laquelle on peut s'appuyer dans les moments difficiles. «Après la blessure d'Antoine Descloux (ndlr: l'une des pièces maîtresses de la défense fribourgeoise), il m'est arrivé de jouer 40-45 minutes par match, explique-t-il. En infériorité ou supériorité numérique, contre les joueurs étrangers des équipes adverses, etc. Ça aide à progresser.» Et à marquer des buts: sept, pour un total de 15 points, soit plus que la plupart des attaquants de l'équipe.

Depuis deux saisons, tout s'accélère pour ce grand calme qui préfère une fine barbe en collier aux boucs à la mode. Drafté en 1999 par les Phoenix Coyotes (National Hockey League, NHL) dans l'anonymat quasi total («Je l'ai appris par un message SMS d'un copain, j'ai cru à une blague»), il se demande aujourd'hui si son avenir n'a pas subitement pris une teinte américaine. «A l'époque, la NHL était un rêve sans réelle signification. On n'en parlait pas. Mais depuis l'an passé, et surtout cette année, avec les débuts de quatre joueurs suisses, les choses ont changé. C'est devenu un but qu'il faut essayer d'atteindre.» Son changement de statut à Gottéron, qui n'a pas échappé à Ralph Krueger, pourrait l'y aider. Après une première sélection nationale lors de la Deutschland Cup cet automne, puis une deuxième pour le tournoi de Trencin en Slovaquie début décembre, le sélectionneur national l'a de nouveau convoqué vendredi et dimanche dernier pour affronter les vice-champions du monde. Or, les franchises de NHL exigent de leurs poulains européens qu'ils prouvent leur marge de progression en équipe nationale, et de préférence lors des championnats du monde. Les prochains auront lieux en Allemagne en mai, et le défenseur fribourgeois pourrait en être.

Après? Selon toute vraisemblance, les Coyotes le convieront à l'un de leurs camps d'été. Pour rejoindre ensuite l'une des équipes fermes de Phoenix en ligue mineure? Goran Bezina, sans faire la fine bouche, n'est pas emballé par la perspective. «Le niveau en Suisse me semble suffisant pour me préparer à accéder directement en NHL, comme le font les joueurs d'autres pays.» Pour l'«aider» dans sa préparation, les poids lourds du championnat suisse que sont Zurich et Lugano lui ont fait les yeux doux en lui faisant miroiter un salaire mirobolant. Il a décliné les offres. Mais après trois saisons à Fribourg, pour lui qui a fait le saut direct de 1re ligue (avec Villars) en LNA, rejoindre l'une des deux grosses écuries du championnat suisse n'est de toute évidence qu'une question de temps.

Avant de faire du rêve américain une réalité, il faut en passer par une fin de saison à suspense avec Gottéron. «Un peu trop de suspense d'ailleurs», ironise-t-il. Les quatre derniers matches (lire encadré) seront déterminants pour arracher une participation ou non aux play-off. Mais celui à qui tout réussit cette saison ne s'en affole pas. «Nous avons déjà surmonté ce genre de situation la saison passée, lorsque nous avons arraché notre qualification en faisant match nul lors du dernier match. Nous avons l'habitude de ce genre de moment», conclut-il avec l'air serein du vieux combattant.