On dit Goran comme on dit Zlatan. Goran Bezina est plus qu’un joueur de hockey sur glace. A la patinoire des Vernets, le défenseur valaisan de Genève-Servette est un symbole, un phare, un emblème. Douze ans à prendre des coups, à en donner aussi, à suer sang et eau pour les Grenats. «C’est l’un des derniers joueurs auxquels le public genevois peut s’identifier», selon Marc Rosset, supporter déclaré.

Goran, donc, est un monument que Chris McSorley, l’entraîneur, a cru bon déboulonner l’été dernier. Une erreur que le Canadien a rectifiée fin janvier, avant que ne débutent les play-off, le moment de vérité d’une saison de hockey sur glace. Et la vérité, dans ce sport de répétitions et d’automatismes, c’est qu’il n’y a pas de machine performante sans une âme. Donc, Goran.

Comme souvent en hockey, les rumeurs ont traîné puis tout est allé très vite. Le 31 janvier, Goran Bezina jouait son 56e et dernier match de KHL avec le Medvescak Zagreb contre le Dynamo Moscou. Le 1er février, il prenait l’avion pour Genève. Le 2, il s’entraînait avec Servette. Le 4, il rejouait à Bienne. Le 5, il était longuement ovationné par le public des Vernets.

Le taulier cher de meute

Avec le retour de son totem, Genève-Servette a gagné ses trois matchs (trois derbys romands), s’est qualifié définitivement pour les play-off et, surtout, a retrouvé une force collective au meilleur moment de la saison. Pour tous, c’est l’effet Goran. Il n’a pourtant marqué aucun but, n’est crédité que d’un assist (contre Fribourg), n’est pas eu un gros temps de jeu. Ce qu’amène Goran Bezina n’est pas comptable, est de l’ordre de l’impalpable mais crève pourtant les yeux.

Il est ce que l’on appelle un leader de vestiaire. Un taulier. Une équipe de hockey, c’est 25 hommes souvent dotés d’un fort caractère, qui cohabitent six jours par semaine, sept mois par an, dans un environnement confiné: un vestiaire, un car, un banc, un hôtel. Un tel rassemblement de testostérone en autarcie est aussi propice aux conflits qu’un spa tiède aux bactéries. Pour éviter les clans, les bagarres ou pire, l’indifférence, il faut un chef de meute. Pendant douze ans, ce fut Goran.

Le patron est de retour. On s’attend à rencontrer un spartiate échappé de «300». C’est un homme prévenant au style soigné qui se présente. Son visage est barré par de nombreuses cicatrices horizontales (menton, lèvres, pommette, nez, arcade) mais sa voix est douce, un peu rentrée. Il se révèle très ouvert à l’autocritique et à l’introspection pour parler de lui et de McSorley, qu’il appelle «Chris».

Goran écoute volontiers les métaphores sur le vieux couple qui se rabiboche ou la théorie du fils préféré. «On a grandi ensemble, dit-il de sa relation avec son coach. On a beaucoup de respect l’un pour l’autre mais on s’est aussi beaucoup pris la tête. Chris s’est sans doute rendu compte que ce que j’apportais, mais de mon côté ça m’a fait un bien fou de partir six mois, de sortir de ma routine.»

Ils se sont pardonnés. Mais ont-ils verbalisé? Se sont-ils dit qu’ils s’étaient trompés? On imagine la scène des retrouvailles, les aveux à demi-mot, les regrets marmonnés. «Il me l’a dit et ça fait plaisir à entendre, mais Chris, sa façon de te faire un compliment, c’est de te prendre pendant douze ans, de te nommer capitaine durant dix ans, de te faire jouer 30 minutes par match, de te faire revenir.»

Ses qualités de joueur déclinant, McSorley crut pouvoir faire l’économie d’un gros salaire et d’une grande gueule. Goran semble avoir accepté de rogner un peu sur les deux. Depuis quinze jours, il dit que c’est «comme s'[il] n’était jamais parti», mais sa place et son rôle ne sont plus exactement les mêmes. L’ancien capitaine a repris son numéro 57 (il n’était pas encore suspendu au plafond mais personne n’aurait osé y toucher); pas sa place dans le vestiaire. «Elle est occupée par Eliot Antonietti. Moi, je suis dans le petit vestiaire à côté. Ça m’est égal, je ne suis pas compliqué pour ce genre de choses.»

La délicatesse du patron

Loin de la star à l’ego XXL, Goran est un pragmatique. «Je n’aime pas les conflits. Ça prend cinq minutes de parler à quelqu’un pour déminer un problème avant que ça ne dégénère.» Encore faut-il sentir les tensions dans le vestiaire. «Chris peut être dur avec les joueurs. Souvent, je passe derrière pour arrondir les angles.»

Il parle et l’on découvre que l’éléphant tient en fait un magasin de porcelaines. Un patron, ça s’impose, mais avec doigté. «Je ne peux pas revenir et dire: c’est moi le chef. Je donne mon avis, je prends de la place mais d’autres leaders ont émergé en mon absence. Je fais attention à rester un peu en retrait, à ne pas parler en premier.»

Sur la glace aussi, son rôle a changé. Le patron de la défense est un joker de luxe. «Je suis septième défenseur [une équipe joue généralement avec trois paires], je repose un peu les autres qui ont beaucoup joué et je me remets progressivement dans le rythme.» Son heure viendra, lorsqu’il faudra tout donner sur et hors de la glace. Goran, plaies et Boss.