Trop de foot tue-t-il le foot? Nous craignons que oui et à ceux qui pensent le contraire, voici sans doute l’exemple qu’il faut citer: pour toute une génération de téléspectateurs, l’Angleterre-Brésil de la Coupe du monde 1970 est peut-être la seule fois de leur vie où ils ont vu jouer Gordon Banks, mais l’arrêt du gardien anglais sur le coup de tête de Pelé les a marqués à jamais. «Banks et ses yeux bridés d’esquimau, immense gardien, légende du foot d’une époque engloutie» écrit, ému, le chef des sports de la RTS Massimo Lorenzi sur Twitter. «Enfant, je me souviens que quand un camarade faisait un magnifique arrêt on lui disait: «Banks!!»

Reste que ce n’est pas le foot qui est mort, mais Gordon Banks. L’ancien gardien de Leicester et Stoke City est décédé dans la nuit du 11 au 12 février, à l’âge de 81 ans. Sélectionné 73 fois en équipe d’Angleterre entre 1962 et 1973, «Banks of England» était de la conquête du titre mondial de 1966. Mais c’est quatre ans plus tard au Mexique, lors d’une défaite (1-0), qu’il accède de son vivant, et instantanément, à l’immortalité.

«Un visage de clown triste»

Au premier tour, le tenant du titre anglais est opposé à Guadalajara aux doubles champions du monde brésiliens. L’événement est diffusé en mondiovision et, pour la première fois, en couleurs. Dans les buts anglais, Gordon Banks, titulaire du poste depuis sept ans. «Derrière un visage de clown triste et sous son maillot jaune, un flegme et une maîtrise nerveuse incomparables», décrit Jean-Jacques Tillmann dans Carnets de balles. Banks joue cette fois en bleu, puisque le jaune est brésilien. Sa nonchalance cool, mèche brune et maillot flottant, est rudoyée par les attaques brésiliennes.

En première mi-temps, Jairzinho, lancé par Carlos Alberto, s’échappe côté droit. Sur le plan large de la télévision mexicaine, on devine ce qui va se passer. Même à vitesse réelle, l’action semble se dérouler au ralenti. L’ailier de Botafogo déborde Cooper et adresse un centre comme on le faisait à l’époque: en retrait, en cloche, à hauteur du point de penalty. La détente verticale de Pelé lui permet de prendre le dessus sur Wright. L’équilibre est parfait, le coup de tête smashé part de la sangle abdominale. Un geste d’école: ballon piqué, au ras du poteau, rebond 2 mètres devant la ligne.

L’image paraît soudain s’accélérer. La balle fuse sur le gazon. La foule se dresse. Pelé lève les bras au ciel. Banks est battu, le ballon a franchi la ligne de son corps, mais il lui reste l’avant-bras droit, qu’il actionne de bas en haut. Réflexe inouï. Du pouce, il dévie la balle. Corner.

Il a fait mieux en 1972

Gordon Banks reste assis un instant, hébété. Venant se placer au premier poteau, Bobby Moore lui lance: «Tu te fais vieux, Banksy, avant tu les bloquais.» Il encaisse un seconde mi-temps un but de Jairzinho et reçoit après le match l’hommage de Pelé, dont la formule restera célèbre: «J’ai marqué un but, mais Banks l’a arrêté.» Alors jeune gardien au Lausanne-Sport, Erich Burgener n’a pas oublié cette action mais connaît sans doute trop bien le poste (64 sélections en équipe de Suisse) pour en faire «l’arrêt du siècle».

«Il y en a eu d’autres, y compris de Banks. Mais c’était la Coupe du monde, les deux plus grandes équipes de l’époque. Avec deux joueurs peu connus, on en aurait moins parlé, mais c’était Pelé.» Et c’était Banks, la référence de l’époque avec Sepp Maier. Le seul avec Lev Yachine à incarner autant son poste. «Mais je ne pourrais pas dire qu’il m’a inspiré parce qu’on avait très peu d’images. C’était dur de suivre ce qui se passait à l’étranger», rappelle Erich Burgener.

Stoppé en pleine gloire

Gordon Banks brille encore au début des années 1970. Il gagne la Coupe de la Ligue en 1972 avec Stoke City, après l’avoir remportée en 1964 avec Leicester. Une consécration pour ce grand joueur de petits clubs. En demi-finale contre West Ham, il stoppe un penalty de Geoff Hurst. «Mon plus bel arrêt, c’est celui-là», dira-t-il en 2016. Désigné «Joueur de l’année» à l’issue de la saison 1971-1972 – une première pour un gardien depuis Bert Trautmann avec Manchester City en 1956 –, il est stoppé en pleine gloire quelques mois plus tard par un accident de la circulation dans lequel il perd l’usage de l’œil droit. A 34 ans, sa carrière internationale s’achève brutalement.

Peter Shilton lui succède en équipe d’Angleterre. Les gardiens britanniques sont toujours des références (il y a aussi Pat Jennings, Ray Clemence), puis le niveau décline gentiment: Paddy Bonner, Neville Southall, David Seaman.

Il dut vendre ses médailles

La carrière de Gordon Banks s’effiloche en parallèle. Une pige en 1977 en NASL à Fort Lauderdale, une brève expérience de manager à Telford United, dont il ressort amer et déçu du milieu du football. Il vit ensuite assez modestement, vendant sa médaille de champion du monde pour aider financièrement ses enfants. Toujours très populaire, il est l’un des derniers porteurs de la flamme des Jeux olympiques de Londres en 2012. On lui diagnostique un cancer d’un rein en 2015. A l’annonce de sa mort, Gary Lineker a trouvé une fois de plus la bonne formule: «Gordon Banks, l’un de mes héros absolus, et de tant d’autres…»