Friedrich Nietzsche, qui y perdit littéralement la tête, la reconnaîtrait à peine. Turin a changé et continue de changer. «Always on the move», toujours en mouvement, est devenu le slogan de ses brochures touristiques. Seule la Mole Antonelliana, ce monumental édifice d'une hauteur de 170 mètres construit par les francs-maçons, l'apothéose de l'architecture mystique dans laquelle le philosophe allemand croyait voir l'image de Zarathoustra, est restée identique. Extérieurement au moins, puisque l'intérieur a été transformé par l'architecte suisse François Confino en Musée du cinéma.

Une profonde métamorphose, esthétique et identitaire, s'accomplit à Turin. Le footballeur Zinédine Zidane l'avait définie «triste et froide» avant de quitter la Juventus, le talentueux duo de romanciers Fruttero & Lucentini voulait lui décerner «le prix européen du lugubre urbain», évoquant «la couleur sang coagulé» des briques sombres de ses édifices. De Chirico y trouva l'inspiration de ses toiles métaphysiques, mais l'antique Augusta Taurinorum romaine, la première capitale du Royaume d'Italie en 1861, la ville des usines Fiat et de l'autoportrait de Léonard de Vinci, du saint suaire et du satanisme, de Nostradamus et des momies égyptiennes, n'est plus (certains soutiennent qu'elle ne l'a jamais été) laide, monotone et ennuyeuse.

«Les Jeux olympiques ont été le moteur de la transformation», soutient Valentino Castellani, le président du comité organisateur des JO Turin 2006. «C'est exact», acquiesce le maire, Sergio Chiamparino. L'événement a donné une nouvelle impulsion à un mouvement qui a débuté il y a sept ou huit ans. «On estime qu'entre les infrastructures olympiques citadines et les aménagements urbains tels que la construction de deux lignes de métro, la rénovation de places et de zones piétonnières, la réalisation de parkings et d'un tunnel ferroviaire souterrain de douze kilomètres, notre ville aura bénéficié de cinq milliards d'euros d'investissements publics et privés, dont les effets perdureront plusieurs années. Mon objectif est de créer un pont avec le 150e anniversaire de l'unification de l'Italie, que nous célébrerons en 2011.»

Les données fournies par Alessandro Cherio, vice-président du collège des constructeurs de la province de Turin, confirment la tendance: «On a dénombré 1500 chantiers en ville, dont cinquante d'une valeur supérieure à dix millions d'euros. Les statistiques sont éloquentes: en 1997, on recensait 12 957 ouvriers du bâtiment contre 19 355 aujourd'hui. Le montant des appels d'offres est passé de 425 552 806 euros en 1995 à 1415 011 057 euros en 2004. Un événement exceptionnel tel que l'attribution des Jeux a généré un volume d'affaires colossal, qui nous a permis de rattraper le retard accumulé par le passé.»

Cependant, le marché immobilier est encore à la traîne. «Actuellement, le mètre carré dans les quartiers les plus distingués se vend entre 3500 et 5000 euros au maximum», explique Alessandro Caretta, directeur général de l'agence Arcase. «Turin est une ville atypique dont l'échelle de prix est encore nettement inférieure à Milan, Rome ou même à des villes de province comme Bergame. Les prix ont augmenté très rapidement ces dernières années, mais nous venons seulement de retrouver le niveau de 1992. Les Jeux? A mon sens, c'est le nouveau plan d'urbanisme publié en 1996 qui a relancé l'activité: le marché était mort, nous attendions des indications et le feu vert a été donné pour bonifier les zones industrielles à l'agonie.»

Pour comprendre que Turin évolue, il suffit de prendre sa voiture ou de monter dans un taxi, dont le chauffeur vous dira que «la durée de toutes les courses a doublé» en raison des effroyables embouteillages provoqués par les travaux. «On dit que la première qualité olympique des Turinois est la patience», sourit Maurizio Crosetti, journaliste à La Repubblica. «Mais nous sommes certains que ces sacrifices paieront à l'avenir. Les citadins ont décidé de vivre leur ville, de la reconquérir après tant d'années de boulot-dodo. Des quartiers abandonnés, dégradés ou dangereux ont été réhabilités et sont devenus le centre de la movida piémontaise, comme le quadrilatère romain ou les Murazzi.»

Turin embellit ses 16 millions de mètres carrés d'espaces verts, ouvre des perspectives sur son décor naturel montagneux qui enthousiasmait tant Le Corbusier, engage le gotha mondial des architectes (Arata Isozaki, Renzo Piano, Gae Aulenti, Massimiliano Fuksas, Mario Botta, Norman Foster et Jean Nouvel), pour se refaire une beauté postmoderne et remporte un consensus presque unanime puisque, selon un récent sondage conduit par l'Observatoire du Nord-Ouest, 70% des Turinois trouvent leur ville «jolie». Même le cliché du «ciel gris» a été battu en brèche: «Turin bénéficie d'un microclimat sec. La moyenne annuelle des précipitations est de 800 mm contre 947 mm dans la «ville du soleil», Naples, et 1400 mm à Rome», peut-on lire dans Le mystère de Turin de Vittorio Messori et Aldo Cazzullo.

La capitale piémontaise n'est plus la ville Fiat (195 000 véhicules produits en 2005 contre 905016 en 1991). «The One Town Company», modelée par la philosophie fordiste, a su se renouveler en misant sur les secteurs de la communication, du design (Pininfarina, Giugiaro, Bertone), de la technologie. «Combien je suis heureux quand j'allume ma radio et que j'entends qu'il y a des ralentissements sur notre périphérique en dehors des heures canoniques de sortie des usines Fiat-Mirafiori», s'enthousiasme le maire Sergio Chiamparino. «Cela signifie que d'autres activités se développent!»

Prochainement reliée à Lyon par le train à grande vitesse, la métropole du Piémont sera capitale du livre en 2007 et du design en 2008, puis accueillera le congrès mondial des architectes. Turin retrouve sa centralité désaxée et son importance qui fit écrire à Umberto Eco un célèbre paradoxe: «Sans l'Italie, Turin serait plus ou moins la même. Mais sans Turin, l'Italie serait fort différente.»