Football

Grand club cherche grand entraîneur. Pas célèbre s'abstenir

La nomination de Pep Guardiola la saison prochaine à Manchester City confirme la tendance: seuls quelques entraîneurs peuvent aujourd’hui diriger un vestiaire de stars

Sans surprise, Manchester City a annoncé lundi la signature de Pep Guardiola. Le Catalan sera l’entraîneur des Citizens la saison prochaine. «Pep» avait annoncé son départ du Bayern Munich et était très proche du directeur sportif et du directeur général des «Sky Blues», deux anciens comme lui de la maison Barça. On parle d’un salaire de 25 millions de francs par saison, plus que n’importe quel joueur (hors contrats publicitaires), et d’une enveloppe de 200 millions pour recruter cet été.

L’arrivée de Guardiola en Premier League est d’autant moins surprenante qu’elle confirme une tendance observée depuis quelques saisons et que l’on peut énoncer comme suit: seuls quelques entraîneurs peuvent désormais prétendre entraîner les cinq ou six plus grands clubs du monde. Il s’agit d’un côté de Pep Guardiola, José Mourinho, Carlo Ancelotti, Jürgen Klopp, Louis van Gaal, Roberto Mancini; de l’autre du Bayern Munich, du Real Madrid, du FC Barcelone, de Chelsea, des deux Manchester, du PSG. Une sorte de jeu des chaises musicales s’est même instauré, au gré des places vacantes. Cet été, Ancelotti remplacera Guardiola au Bayern, après avoir entraîné Chelsea, le PSG, et le Real Madrid. A Manchester, Guardiola (ex Barça et Bayern) chasse Manuel Pellegrini, un ancien du Real. Louis van Gaal, coach néerlandais de Manchester United, a lui aussi déjà connu le Barça et le Bayern. En attendant de trouver un remplaçant à Mourinho, Chelsea a confié l’intérim à Guus Hiddink, un ex du Real Madrid et de… Chelsea. Fidèle à Arsenal, Arsène Wenger a plusieurs fois repoussé les offres du Real Madrid, du PSG et du Bayern Munich.

A Paris, Laurent Blanc, qui peine à se faire admettre dans ce cercle malgré d’excellents résultats avec le PSG, tente de verrouiller sa position. Il sait ses dirigeants séduits par l’option José Mourinho. Mais le «Special One» ira sans doute à Manchester United, pourtant club rival durant de nombreuses saisons. Tant pis pour le choc culturel. «Avec Guardiola, Ancelotti et Mourinho sur le marché, Manchester United ne peut plus répéter les erreurs de ses derniers plans de succession», prévenait en décembre dernier le Manchester Evening News. Les deux premiers sont casés, United n’a plus vraiment le choix.

Ces managers, habitués à décharger l’actionnaire de toute la gestion opérationnelle d’un club, sont bien sûr d’excellents professionnels. «Quand vous payez des joueurs 50 à 60 millions, en débourser 15 pour un grand entraîneur n’est pas insensé», observe Jean-Claude Biver. Il y a de tels budgets et de tels enjeux que les clubs cherchent à minimiser les risques.» Le responsable du pôle horloger du groupe LVMH a côtoyé de près Alex Ferguson et José Mourinho. «Un jour, Sir Alex m’a invité à venir faire la causerie dans son vestiaire en me disant: on fait le même boulot». Ce sont des managers, avec une dimension patriarcale qui m’a beaucoup étonnée. A Manchester, Ferguson prenait soin de Cristiano Ronaldo comme d’un fils. A Chelsea, j’ai vu Mourinho demander à tout le vestiaire de respecter un joueur musulman de l’équipe qui prenait sa douche en slip. Ces gens-là ont un profond respect de l’homme et un sens inouï du détail.»

Ils sont bons, c’est évident. Mais ils ne sont pas les seuls. Et cette logique de caste fermée sur elle-même qui se vend comme une marque de luxe fait grincer quelques dents. En avril dernier, le Portugais Jorge Jesus, qui venait de remporter dix trophées (dont trois championnats du Portugal) en six saisons à Benfica, voulait relever un nouveau défi. Dans son esprit, son prochain club ne pouvait être que le PSG, le Barça ou l’un des deux géants de Manchester. Faute de proposition, il a rejoint le club ennemi du Sporting Portugal. En Premier League, l’entraîneur anglais de Crystal Palace Alan Pardew ne s’est pas privé de déclarer l’an dernier sur la radio BBC 5: «Je suis sûr que je pourrais faire un meilleur job que ce que je vois faire Pellegrini à Manchester City.» Il n’en aura pas l’opportunité.

Ne comptez pas sur Lucien Favre pour se plaindre. Considéré comme l’un des meilleurs techniciens actuels, le Vaudois a patiemment bâti sa carrière avec le secret espoir d’entraîner un jour le Bayern. Il a tout fait juste et était libre sur le marché. Mais il n’a pas fait le poids face au glamour d’Ancelotti. «Aujourd’hui, clairement, il y a une différence entre un vestiaire de stars et un vestiaire de professionnels, même de très bon rang», observe Vincent Chaudel, expert sport du cabinet Kurt Salmon à Paris. Rafael Benitez à Naples ça va; au Real ça coince. Les joueurs actuels ont grandi dans l’ultra-individualisation et l’ultra-médiatisation. Leur poids économique est tel qu’ils ont pris le pouvoir. Il faut en face un nom qui s’impose à eux.»

Selon la presse anglaise, ces grands managers jouissent tous du label «vainqueur de la Ligue des Champions». Ancelotti l’a gagné trois fois, Guardiola et Mourinho deux fois, van Gaal et Hiddink une fois. On trouve cependant de nombreux contre-exemples: Frank Rijkaard (Barcelone 2006) et Roberto Di Matteo (Chelsea 2012) ont également remporté la Ligue des Champions. Ils n’entraînent plus, Roman Abramovich cherchant même à recruter Pep Guardiola quelques jours après le titre européen conquis par Di Matteo. «Ce n’est tellement d’avoir gagné que d’avoir fait rêver la génération actuelle, nuance Vincent Chaudel. Pour ses joueurs, Laurent Blanc est arrivé au PSG comme entraîneur champion de France avec Bordeaux, pas comme champion du monde 98. C’est sans doute injuste mais ça fonctionne ainsi.»

Il reste à Manuel Pellegrini la possibilité de faire comme Jupp Heynckes au Bayern en 2013: laisser Pep Guardiola se débrouiller avec la succession d’une victoire en Ligue des Champions.

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