Pour les terriens, il est insaisissable. Il faut le voir pour savoir, le vivre pour le décrire. Quarantièmes rugissants, cinquantièmes hurlants, leur simple évocation fait frémir. Le Grand Sud suscite la fascination, nourrit les peurs et véhicule les récits les plus fous. Théâtre de drames dont certains ne sont jamais revenus, il vous change un marin.

«Un système météo différent tous les 2-3 jours»

«J’avais entendu pas mal de choses sur le Grand Sud. Ce que j’ai vécu pour l’instant dans l’océan Indien, c’est une mer très croisée et puissante. Les vagues sont très hautes, ça déferle», raconte Alan Roura, joint mardi par téléphone, alors qu’il s’apprêtait à franchir le cap Leeuwin, au sud de l’Australie. A 23 ans, le seul Suisse engagé dans le Vendée Globe vit sa première expérience de navigation dans ces zones-là. Même s’il a bourlingué depuis tout petit sur presque toutes les mers, il ne s’était jamais aventuré aussi bas. «Ici, les fronts et les dépressions s’enchaînent, poursuit-il. On a un système météo différent tous les 2-3 jours. Le but est de se caler sur un front et de partir avec, mais ce n’est pas toujours évident, car parfois il est plus rapide que nous. J’ai eu des vagues de 10 mètres. C’est impossible d’aller vite là-dedans.»

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Prendre le train des dépressions, c’est le principe dans le Grand Sud. Mais si l’une d’entre elle vous dépasse, il faut attendre la suivante. Alors les marins alternent entre violentes tempêtes et zones de transition où la mer reste formée, mais le vent est parfois évanescent.

Loïck Peyron, 57 ans, détenteur du Trophée Jules Verne (record du tour du monde à la voile) depuis 2012, avec un temps de 45 jours et 13 heures, connaît le Grand Sud pour l’avoir pratiqué en monocoque et en multicoque, en solitaire et en équipage. La première fois qu’il a côtoyé l’Indien et le Pacifique, c’était en 1989, lors de l’édition inaugurale du Vendée Globe. «La spécificité du Grand Sud, ce n’est pas tant le lieu où l’on est, mais la manière de le traverser, explique-t-il au bout du fil. Il faut idéalement le faire le plus rapidement possible, mais la vraie difficulté consiste à tenir des vitesses moyennes élevées pour aller vite tout le temps. Etre constamment à l’attaque est une source de stress inimaginable sur ces bateaux. Les gens ont été frappés par les images du bateau d’Alex Thomson, couché sur l’eau. C’est beau, c’est impressionnant.

Mais j’ai été davantage marqué par la vidéo qu’il a faite à l’intérieur de son bateau pendant une grosse dépression. Il faut voir sa tête! Or Alex n’est pas du genre à s’apitoyer sur son sort. Mais son visage exprime bien ce stress lié au fait d’attaquer nuit et jour comme un malade. Et ça, ce n’est pas donné à tout le monde.»

Une zone à risque

Pour les skippers solitaires, l’entrée dans le Grand Sud marque le début d’une longue traversée sans la moindre terre à l’horizon où, comme l’a écrit Dona Bertarelli dans son livre «J’ai osé», «le bateau devient notre île, notre seule terre, dans cette immensité liquide». Une zone de désolation hostile qu’il faut tenter d’apprivoiser, tout en priant pour que la monture se montre fiable et résistante.

«On est vraiment au bout du monde, dans une région dangereuse, insiste Alan Roura. Les organisateurs du Vendée Globe ont délimité une zone de glaces au sud de laquelle nous n’avons pas le droit d’aller, mais vers les îles Kerguelen, je suis passé à 30 milles d’un iceberg. C’est clairement une zone à risque. Il y a aussi pas mal de courant et beaucoup d’objets flottants non identifiés.»

Vigilance et anticipation sont plus que jamais les maîtres-mots. «La fatigue s’accumule inévitablement. Et surtout la manière de fonctionner par rapport au bateau change en raison des conditions extrêmes, raconte encore le jeune skipper suisse. Comme il fait très froid, on est ralenti. On a la débattue au bout des doigts et chaque manœuvre prend trente minutes au lieu de dix. Les batteries se déchargent aussi beaucoup plus vite. La gestion du bateau dans son ensemble devient plus compliquée. Seul avantage, avec le froid, je dors plutôt mieux qu’en début de course.»

Violence et pureté

Loïck Peyron le concède, le Grand Sud génère des sentiments contrastés. «C’est violent, mais c’est beau, d’une pureté étonnante. On a une vraie sensation d’isolement. Ne serait-ce que parce qu’on est accompagné d’oiseaux qui ne touchent jamais terre, ou presque.» Les albatros pour ne pas les nommer. A leur sujet, Dona Bertarelli écrit: «J’aime croire qu’ils sont les âmes des marins perdus en mer…»

Loïck Peyron poursuit: «Il y a aussi des grands mammifères. Et cette houle dont on sait que les ondes font parfois le tour du monde sans toucher une terre. C’est le plus grand désert maritime. Un lieu unique. Les icebergs ajoutent une fascination supplémentaire. Depuis quelques années, ils sont fort heureusement évités par la zone d’exclusion mise en place. Ça rend les choses plus sécurisantes, même si parfois il est assez grisant de frôler un danger qu’on contrôle. J’ai eu la chance d’en voir pas mal, surtout lors du premier Vendée Globe. Et ça reste un de mes grands grands moments dans le Grand Sud. Le souvenir le plus angoissant mais aussi le plus fascinant. Il y en avait beaucoup. On allait heureusement moins vite même si, quelle que soit la vitesse, un choc eut été dramatique. C’est l’angoisse la plus forte de ma vie, que j’ai emmenée avec moi pendant des années. Et qui parfois s’immisce encore…» Les terriens ne peuvent pas comprendre.

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