C’est le garage numéro 8 d’une allée qui en compte 14. Il est un peu plus haut de plafond que les sept premiers, ce qui a son importance, et d’apparence strictement identique aux six suivants. Il ressemble en fait à n’importe quel garage d’Yverdon-les-Bains ou d’ailleurs. Et s’il devenait célèbre comme la porte de grange de la ferme Wawrinka, contre laquelle le petit Stanislas tapait des balles, ou le parc bâlois malfamé dans lequel Xherdan Shaqiri a façonné son football?

Lorsque la porte métallique coulisse, une salle de sport apparaît. De bric et de broc, elle n’est ni la plus belle, ni la plus grande, encore moins la plus moderne qui soit, tant s’en faut. «Mais c’est la seule qui est ouverte», se marre Loïc Gasch, qui y entretient son ambition de devenir l’un des meilleurs sauteurs en hauteur du monde.

Retrouvez tous nos articles  sur le thème de l’athlétisme

Le jeune homme de 25 ans sait depuis mercredi et les dernières annonces du Conseil fédéral qu’il pourra retrouver le magnifique stade d’athlétisme de l’Union sportive yverdonnoise, au bord du lac de Neuchâtel, dès le 11 mai. Mais pendant une semaine encore, et deux mois en tout, il aura comme tous les sportifs d’élite dû recourir au système D comme «débrouille» pour maintenir son état de forme malgré la fermeture des infrastructures classiques. Il se serait bien passé de ce véritable défi. Mais il est désormais convaincu qu’il en sortira «grandi».

Fainéant, vraiment?

La pandémie l’a stoppé en plein élan. Jusqu’alors, sa carrière comptait quasi autant de titres de champion de Suisse (9) que de blessures (pieds, chevilles, genoux, hanches, dos). Mais début janvier, il a battu son record personnel en franchissant une barre placée à 2,27 m et dans l’enchaînement, il tenait la dynamique de sa vie. Il se destinait ce printemps à sauter 2,33 m, ce qui lui aurait permis de battre les très vieux records nationaux de Roland Dalhäuser, établis au début des années 1980, et surtout de décrocher sa qualification pour ses premiers Jeux olympiques, à Tokyo. Pour y parvenir, il s’était même offert une latence de deux mois entre deux boulots, histoire de pouvoir partir en camp d’entraînement.

Le plan minutieux n’a pas résisté à la propagation du nouveau coronavirus. Mais il s’agira d’être prêt lorsque les compétitions pourront reprendre. Alors Loïc Gasch enchaîne inlassablement les exercices dans son garage.

Il y a là une barre de musculation et des disques de fonte pour la charger; ici, des petites haies qui servent à travailler la mobilité et la vitesse des jambes; dans un coin, des tapis de sol; contre le mur gris, une sorte de sautoir en plastique d’allure bien fragile. Une partie de ce matériel de fortune a été récupérée à la hâte auprès de son club. Le reste a été mis à disposition par son coach Nicolas Verraires. «Il y a tout ce qu’il faut, mais rien de plus que nécessaire», conclut Loïc Gasch une fois arrivé au bout de l’inventaire rapide. Sa voiture, elle, «dort dehors» depuis plus d’un mois.

Dans le milieu de l’athlétisme, les spécialistes de chaque discipline traînent une réputation particulière. On dit des lanceurs (de disque, de marteau, de javelot) qu’ils peuvent «bouffer n’importe quoi» et des sauteurs en hauteur qu’ils sont «des fainéants», avec leurs séances moins pénibles que les autres. Le cliché amuse notre champion de Suisse, qui fait remarquer que son programme n’est pas de tout repos. De la mi-mars à la fin avril, il n’a vu un vrai sautoir qu’à trois reprises, grâce à des autorisations d’accès exceptionnelles. Mais il s’entraîne assidûment tous les jours.

A la maison, pas à huis clos

Ce mardi, alors qu’une pluie fine rafraîchit le Nord vaudois, il cumule les squats sautés avec 90 kilos de fonte sur les épaules, les bondissements pieds joints au-dessus d’une barre placée à un mètre du sol et les courses sur le bitume de l’allée qui distribue trois immeubles sans charme, arrachés aux années 1970. D’autres jours, il passe côté jardin pour faire un peu de technique et quelques sauts plus impressionnants. Mais ce n’est possible que lorsque la pelouse est parfaitement sèche, et il y risque tout de même davantage une entorse que sur une piste de tartan bien lisse.

Lire aussi: Au-delà de la controverse, les bienfaits du jogging

Sa séance du jour est interrompue par une dame qui lui demande s’il entend profiter de son après-midi de lessive. Puis par les «bonjour» interloqués et les «salut, ça va?» complices des gens qui passent en traînant leur chariot à commissions. L’entraînement à la maison ne se déroule pas à huis clos: ses voisins s’installent au balcon pour le voir à l’œuvre, l’abordent pour en savoir plus et laissent dans sa boîte aux lettres les articles de presse qui parlent de lui. Avec son sourire à faire fondre les vieilles dames du bloc, il reconnaît être «un peu devenu l’animation du quartier».

De quoi flatter l’ego? Pas toujours. «Je dois de temps en temps expliquer en quoi consiste mon sport, nuance-t-il. Une fois, un monsieur m’a répondu: ah, c’est avec la perche, c’est ça? [Rires] Je ne crois pas être prétentieux, mais j’étais sur une bonne série de résultats, je visais les Jeux olympiques, et là quelqu’un ne sait même pas ce qu’est ma discipline… Cela remet bien les idées en place.»

Incertitudes et procrastination

Badauds mis à part, Loïc Gasch aborde ses entraînements en solitaire. De l’isolement découle une série de difficultés sur le plan mental. L’absence de compétition à l’horizon, d’abord, peut rapidement empoisonner la motivation d’un sportif: «Au début du semi-confinement, je me préparais en pensant aux JO, puis ils ont été reportés. Je me suis alors concentré sur les Championnats d’Europe de Paris, qui ont à leur tour été annulés. A chaque fois, c’est un coup au moral dont il faut se relever.»

Lire aussi: Les squats comme remède à la crise

L’entraîneur Nicolas Verraires espère que la saison reprendra et que son protégé vivra son baptême du feu sur l’un ou l’autre meeting de la Diamond League, la piste aux étoiles de l’athlétisme mondial. Mais pour se prémunir de nouvelles déceptions, l’intéressé a décidé de porter son attention sur les Championnats d’Europe en salle, prévus en Pologne en mars 2021. «S’il y a quelque chose d’ici là, ce sera du bonus et je serai prêt, lance-t-il. Mais je m’entraîne sans l’espérer.»

Lire aussi: Mujinga Kambundji, le sourire contagieux

Son second défi tient au nouveau rythme qu’il a dû apprivoiser. Habitué aux journées qui débutent par un réveil à 5h30 et ne se terminent pas avant la nuit tombée, pendant lesquelles «chaque seconde a son importance», il se retrouve avec beaucoup de temps libre dans les 70 mètres carrés de son 3,5 pièces. Alors, entre deux cours en vidéoconférence suivis dans l’optique d’obtenir son brevet de comptable, il fait comme tout le monde. Cuisine, lecture, jeux vidéo. Procrastination. «Moins on en fait, moins on a envie d’en faire. S’il faut prendre trente minutes pour telle tâche, ça peut bien attendre une heure… Et encore une… Et finalement c’est déjà demain.»

Il coupe son soupir avant de donner l’impression de se plaindre. Il se sait «privilégié» par rapport à beaucoup de monde au vu de la situation actuelle. Y compris en tant qu’athlète. Dans d’autres pays, certains peuvent à peine sortir de chez eux. Et même en Suisse, tous n’ont pas la chance d’avoir un garage comme le sien. «Je m’entraîne en bas de chez moi, c’est un petit luxe. Si j’oublie ma corde à sauter, je vais la chercher en trente secondes.» Et alors que le Conseil fédéral a enfin allumé une lumière au bout de son tunnel, il se dit qu’il n’en sortira pas moins performant qu’il y était entré.

Esprit déconfiné

«Il n’y a que sur un sautoir que l’on peut vraiment ajuster une course d’élan et travailler les aspects techniques avec précision, relève son entraîneur Nicolas Verraires. Mais nous avons vite réagi à la situation et, malgré tout, nous avons trouvé des solutions concrètes pour permettre à Loïc de s’entraîner de manière satisfaisante.»

Selon le sauteur en hauteur, c’est même plus que cela. Cette drôle d’expérience a ouvert son horizon et nourri sa compréhension de l’athlétisme.

D’abord, l’inaccessibilité des infrastructures l’a poussé à «réfléchir profondément» à chacun de ses mouvements: comment les reproduire hors du cadre bien balisé d’une piste classique? «Je sais désormais que si j’ai besoin de faire du franchissement de haies et que je ne peux pas aller au stade, le parc à vélos du bout de la rue fait l’affaire», illustre-t-il.

Ensuite, le fait de s’entraîner seul le contraint à effectuer chaque geste, chaque exercice en étant très attentif aux signaux envoyés par son corps: «Quand l’entraîneur n’est pas là pour dire de lever la cheville plus haut, il faut réussir à sentir si elle est au bon endroit. Au final, on y gagne en connaissance de soi et en autonomie.»

Zoom sur une autre athlète suisse: Lea Sprunger, savoir gagner

Enfin, le recours au système D l’a invité à se recentrer autour de l’essentiel. «Un exemple: je suis le mec le plus frileux du monde et, en temps normal, à la salle de sport, il me faut absolument mon chauffage sinon cela ne va pas. Or, là, je suis dans mon garage même s’il fait moins de 10°C. Si j’ai froid, je mets un pull, et cela se passe bien quand même… Cette expérience m’aura permis de questionner tous mes petits conforts, et cela ne fait pas de mal.»

La séance du jour est terminée. Assis sur le sol en béton à détendre ses muscles, Loïc Gasch n’a pas l’esprit confiné. Finalement, une année supplémentaire ne sera pas de trop pour préparer les JO de Tokyo. Et à 25 ans, il n’envisage de toute façon pas de tourner le dos au saut en hauteur avant Paris 2024. Bientôt, il redonnera à sa salle de sport improvisée sa fonction première. Mais l’alignée de garages le ramènera toujours à ses objectifs sportifs. Les sept premiers mesurent 2,35 m.


Encore un peu de patience

Interdites d’accès depuis la mi-mars, les infrastructures sportives pourront rouvrir à partir du 11 mai pour autant que la pratique puisse respecter les recommandations de distance sociale et d’absence de rassemblement de plus de cinq personnes. Les athlètes d’élite pourront donc vraisemblablement reprendre un entraînement normal, après deux mois d’une disette inédite dans l’histoire récente.