Depuis quelques mois, il ne fait pas bon être dirigeant de l'Union européenne de football (UEFA). Non seulement la Commission européenne a décidé d'intervenir dans les affaires du ballon rond en exigeant la réforme de son système de transferts (lire Le Temps du 31 janvier), mais la grogne croît aussi au sein même des clubs de l'eldorado, frustrés de ne pas gagner une part plus importante de l'argent qu'ils génèrent. D'un côté, les clubs les plus puissants du continent réclament de pouvoir participer au processus décisionnel de l'UEFA, et réitèrent leur menace de faire sécession dans une Superligue privée. De l'autre, les clubs de taille plus réduite se plaignent de la concentration des richesses engendrée par l'instauration de la libre circulation des joueurs dans l'Union européenne, en 1995, et envisagent à leur tour de créer une compétition parallèle. Résultat: la «grande famille du football» ressemble toujours davantage à une communauté au bord de la crise de nerfs.

Modèle américain

Mercredi, lors de la deuxième journée du Salon Football Expo à Cannes, l'association européenne n'a pas daigné participer au débat organisé sur l'avenir de la Ligue des champions, sa compétition phare pour les clubs. Mais les propos échangés ne contribueront pas à la rassurer. «Il aura fallu une crise pour que l'UEFA accorde davantage d'attention aux clubs, déplore le journaliste anglais Mihir Bose. Je crains qu'il n'en faille une deuxième pour qu'elle comprenne la nécessité d'innover.» La première crise en question remonte à 1998. Cette année-là, une société italienne, Media Partners, approche les dirigeants des plus grandes équipes européennes pour leur proposer la création d'une Superligue privée concurrente à la Ligue des champions. Une ligue calquée sur le modèle américain, réservée aux plus riches, sans risques de relégation ou d'élimination et donc de pertes financières. Beaucoup sont tentés, mais l'UEFA parvient finalement à garder les grands clubs sous son aile, en leur proposant une refonte de la Ligue des champions dès la saison suivante: davantage d'équipes et de matches, donc de recettes provenant des droits TV, et possibilité pour les clubs éliminés au premier tour de la Ligue des champions de rejoindre la Coupe de l'UEFA.

Pour autant, l'appétit des grands clubs est loin d'être apaisé. «La nouvelle version de la Ligue des champions, avec deux phases de poules sans élimination directe, est un semi-échec, constate Sergio Di Cesare, spécialiste du football à la Gazzetta dello sport. Certains matches se déroulent dans des stades à moitié vides; les audiences TV ont baissé. Et la Coupe de l'UEFA ne satisfait pas grand monde.» Rendus gourmands par les sommes de plus en plus importantes circulant dans le football, et toujours plus dépensiers, les dirigeants veulent désormais gérer eux-mêmes les droits de retransmission de leurs matches européens, aujourd'hui contrôlés par l'UEFA. Pour ne rien arranger, cette dernière instance n'a jamais reconnu officiellement le G14, le groupe autoproclamé des clubs les plus puissants du continent, dont font partie le Real Madrid, Barcelone, l'AC Milan, l'Inter de Milan, la Juventus, le Bayern Munich, Borussia Dortmund, Manchester United, Liverpool, le Paris Saint-Germain, l'Olympique de Marseille, l'Ajax Amsterdam, le PSV Eindhoven et Porto.

Or, «le pouvoir est en train de changer de mains, constate Gerry Boon, directeur du «Business Sports Unit» de Deloitte & Touche. Il y a six ou sept ans, la hiérarchie du pouvoir allait, par ordre décroissant, de la Fédération internationale (FIFA) à l'UEFA, puis des fédérations nationales aux clubs, et enfin aux joueurs. Aujourd'hui, le réel pouvoir appartient aux agents de joueurs et aux clubs.» Pour n'avoir pas senti le vent tourner, la Fédération internationale de basketball s'est retrouvée privée d'une partie de ses meilleures équipes cette saison, suite à la création d'une Euroligue concurrente de sa Suproligue par le géant espagnol des télécoms, Telefonica. Ce dernier, appuyé par de grands groupes médiatiques comme Murdoch, Kirch et Vivendi, aurait proposé au G14 une structure similaire dans le football en faisant miroiter en particulier au vainqueur final des rentrées de l'ordre de 220 millions de francs (contre 45 millions pour celui de la Ligue des champions).

Puristes choqués

Une somme qui fait frémir même certains membres du G14. «Le clivage financier et sportif ne cesse d'augmenter entre les clubs des cinq grands pays du football européen (ndlr: Allemagne, Angleterre, France, Italie et Espagne) et les autres, remarque Peter Fossen, directeur général du PSV Eindhoven. Ces clubs bénéficient notamment de droits TV importants au niveau national. Pour survivre sur le plan continental, les autres pays n'ont pas le choix: il faut qu'ils élargissent leur marché.» Autrement dit: qu'ils créent des structures supranationales.

En compagnie de dirigeants de clubs belges, danois, écossais, néerlandais, portugais et suédois, Peter Fossen planche depuis plus d'une année sur un projet de Ligue atlantique, compétition qui remplacerait pour ces équipes le championnat national. Un projet qui fait pousser des cris d'orfraie aux puristes, choqués par le peu de cas qu'il fait des supporters et de la dimension locale du football. De son côté, l'UEFA n'a pas voulu entrer en matière, déjà occupée à préparer une nouvelle refonte des Coupes européennes. Mais «le football n'est plus une affaire de sentiments, tranche un dirigeant de club en coulisses. C'est un énorme business. Et chacun doit se battre pour se faire une place.»