Le Temps: Les sportifs adorent prendre les matches les uns après les autres… Mais celui de samedi soir contre Genève-Servette revêt une importance particulière, non?

Kevin Schläpfer: Si. Ce match est spécial parce que soit Genève se rapproche de nous au classement, soit on s’en éloigne. Et si nous gagnons, nous aurons un petit pied en play-off.

– Qui dit match spécial dit causerie spéciale. Quels mots allez-vous employer?

– Je fonctionne de façon spontanée. Ce soir, comme chaque jour, j’irai faire ma petite balade et je réfléchirai. Avant le match, j’observerai l’atmosphère, je sentirai comment les choses se passent vers 18h, puis 19h, je verrai… Les joueurs seront-ils trop nerveux? Seront-ils trop calmes? Je ferai mon speech en fonction.

– Comment résumeriez-vous votre credo?

– C’est d’abord la passion. Gagner ou pas, c’est autre chose. Mais à la fin d’une journée, chacun doit savoir qu’il a donné le maximum, et moi je dois le sentir. Imaginez que nous perdions un match et que j’aie le sentiment qu’on n’a pas tout donné. Ce jour-là, j’ai un problème. Un vrai problème. Alors je dois en parler, en bon allemand…

– Et ça chauffe? Vous déclariez vous-même récemment que vous devriez vous calmer…

– Je n’ai pas dit ça dans le sens où je pense me tromper quand je m’énerve. Je ne suis pas trop dur, non, peut-être des fois un peu trop extrême. Mais c’est difficile pour moi: je déteste tellement la défaite. Si j’ai l’impression que les joueurs ne sont pas tous au maximum, ça me touche profondément. C’est comme une douleur, et quand ils la perçoivent, ils se disent: «Ouh, là, on lui fait trop mal.» Donc, je n’ai pas besoin de crier, d’employer des gros mots. J’essaie toujours de rester correct. Naturellement, il faut savoir le dire au gars quand il a fait une passe de merde. On peut être dur, mais toujours dans le respect. La plupart du temps, j’adresse mes critiques en direct, devant le groupe, raison pour laquelle je n’ai pas le droit de me tromper. Ensuite je vais un moment dans mon bureau et, quand je reviens dans le vestiaire, je demande pourquoi il n’y a pas de musique. Et c’est réglé, terminé. Il faut être clair dans ce qu’on ressent et ce qu’on dit. Voilà ma philosophie.

– Le compétiteur que vous êtes aime-t-il se livrer à un match dans le match, un duel contre l’entraîneur d’en face?

– Ça n’a rien à voir avec un duel personnel. Seulement, je ne perds pas volontiers – même contre mon fils, je dois me faire violence pour le laisser gagner 10 à 9. Si on joue au hockey, c’est pour gagner. Cela dit, même si je déteste la défaite comme la peste, même quand je suis fou de rage après un match, j’essaie d’être bon perdant et de féliciter l’adversaire.

– Parlons de votre carrière de joueur. Champion de Suisse avec Lugano à 20 ans, vous vous êtes ensuite contenté de la Ligue nationale B. Des regrets?

– Au niveau du patinage, de la vitesse, j’étais trop mauvais pour la Ligue nationale A. Le bon là-dedans, c’est que j’ai tout de suite su le reconnaître. Jouer dans le quatrième bloc, ce n’était pas mon truc. Je suis un leader, avec une grande gueule. Quand on est comme ça, on a besoin d’un rôle. On ne peut pas rester à la bande pendant les dix dernières minutes d’un match, quand tout se décide. Alors, j’ai préféré avoir un rôle dominant en LNB. C’était un bon choix, je trouve que j’ai fait une bonne carrière pour moi. Savoir mesurer sa propre valeur est quelque chose d’important.

– Après avoir admis que vous étiez un joueur moyen, acceptez-vous l’idée que vous puissiez être un très bon entraîneur?

– Oui. J’ai toujours voulu devenir entraîneur. A 18 ou 19 ans, je savais. J’ai très vite bossé avec les jeunes, j’ai mis sur pied un camp d’entraînement, j’allais tous les ans aux Mondiaux, simplement parce que j’aime le hockey. Déjà en tant que joueur, quand l’entraîneur avait tourné le dos, je m’adressais aux gars. J’encadrais beaucoup les jeunes, j’étais du genre à organiser le power play.

– Il n’y a que trois entraîneurs suisses pour douze postes en LNA. Pourquoi?

– Disons qu’entraîner une équipe est une chose difficile. C’est un job où on a besoin d’un certain charisme et de beaucoup de confiance en soi – désolé de le dire. En Suisse, on trouve souvent arrogants les gens qui ont confiance en eux. Mais je dois me tenir devant 24 personnes. Je dois me tenir devant Sébastien Bordeleau, qui fait une carrière nettement meilleure que la mienne. Il faut de la confiance en soi. Pour un entraîneur suisse, je pense qu’il est plus difficile de se faire accepter et respecter par une équipe. Moi, j’ai eu la chance de commencer par ces deux barrages de promotion/relégation [contre Lausanne en 2009 et 2010]. Je me suis jeté dans la gueule du loup avec les joueurs. Nous étions ensemble, dans une situation extrême, et ça nous a soudés. Sans cela, ce serait une tout autre histoire.

– Vous déclarez même avoir de «vrais amis» dans le vestiaire. Comment gérez-vous?

– Ça n’a jamais posé le moindre problème. Pour moi, l’amitié n’a rien à voir avec notre sport.

– Avec quelle proportion du vestiaire êtes-vous ami? Un tiers?

– Non, ça paraît un peu haut. Je dois dire ceci: des vrais amis – il est toujours difficile de définir ce qu’est un vrai ami –, j’en ai peut-être trois. Des vrais. C’est beaucoup. L’histoire est aussi spéciale parce qu’il y a eu la séparation d’avec ma femme, il y a cinq ans. Certains joueurs étaient déjà là, donc ils ont vécu ça avec moi. Je devais leur parler de certaines situations, je devais leur dire «hé les gars, mes enfants sont plus importants, aujourd’hui, je ne suis pas là». Ça a déclenché un processus, ça nous a rassemblés. L’année dernière, il y a eu la mort de mon père, puis celle du père de Reto Berra [le gardien biennois]. Il y a encore une fois eu quelque chose de très spécial sur le plan humain. Le destin, peut-être… Moi, je ne vois que des avantages dans tout ça. Des gens parlent d’inconvénients, mais je ne vois pas pourquoi.

– Ça peut créer des jalousies parmi vingt-cinq professionnels aux dents longues…

– Oui, c’est mon job de l’éviter. Mon job, c’est même d’être des fois plus dur avec mes amis qu’avec les autres. J’essaie vraiment de mettre l’amitié de côté. Tous pareils. Tous honnêtes. Je le dis aux joueurs qui nous rejoignent. Je leur dis «tu sais, ici, il y a des gens qui ont un bonus, point final. Nous sommes partis plusieurs fois à la guerre ensemble, et nous l’avons gagnée. Tu dois l’accepter. Ce bonus, il se mérite.» Voilà ce que je dis aux gars, au début. Les entraîneurs qui disent que tous leurs joueurs sont sur un pied d’égalité mentent, non?

– Là, vous insultez quasiment l’ensemble de la profession…

– Ils veulent faire croire que c’est comme ça, mais je ne crois pas que cela le soit. Ce ne serait pas humain. Arno Del Curto [entraîneur à Davos depuis 15 ans] ne peut pas avoir la même relation avec Von Arx et avec un nouveau.

– Vous évoquez Arno Del Curto. Vous sert-il d’exemple?

– Un exemple, non. Parce que pour moi, c’était important de rester moi. Je suis devenu coach du jour au lendemain, je n’ai pas eu le temps de me demander si je voulais être comme McSorley, Del Curto ou un autre. J’étais juste moi. Et quand on regarde bien, c’est le plus important.

– Si vous repensez aujourd’hui au gamin qui a grandi dans le village de Sissach, cela vous inspire quoi?

– On jouait au football l’été et au hockey l’hiver.

– Pourquoi avoir préféré le puck au ballon?

– Ce serait dangereux d’écrire ça… On écrit ça? Oui, pourquoi ne pas le dire? Le hockey est un sport plus honnête que le football. Il y a peu de plongeons, peu de crachats au visage. C’est pour cette raison que j’ai choisi le hockey. En cas de problème, on pose les gants et on le règle tout de suite. Après, chacun prend 2 ou 5 minutes de pénalité et c’est fini.