Mardi peu avant 18 heures au Moses Mabhida Stadium, baptisé ainsi en hommage à l’ancien secrétaire général du Parti socialiste sud-africain. Vingt-trois bonshommes rouges font bloc au milieu de la pelouse, encadrés par un staff tout de noir vêtu. Que peuvent bien se dire les membres de l’équipe de Suisse à la veille de défier la si redoutable Espagne, considérée par beaucoup comme la meilleure formation du monde? A part bon courage, on ne voit pas. Parce qu’à l’heure de mordre enfin dans ce Mondial 2010, ce mercredi après-midi (16h) à Durban, il faudra avoir l’estomac solidement accroché. Les gambettes alertes, aussi, la tête froide et le cœur vaillant.

En tout cas, le décor est planté, somptueux: expressément construite pour cette Coupe du monde, l’enceinte de 70 000 places fait office de théâtre grandiose avec son arche géante. Et vu la qualité annoncée de la réplique, les joueurs d’Ottmar Hitzfeld vont devoir exceller. C’est bien simple: sans aller jusqu’à fantasmer une victoire, tout autre résultat qu’une défaite constituerait l’un des plus grands exploits de l’histoire du football helvétique – à ranger aux côtés du double succès face à l’Italie en 1954.

La Suisse face à l’Espagne, dans le cruel atlas des statistiques, ça donne 18 matches pour 15 défaites et 3 nuls (45 buts encaissés, 15 marqués). Edifiant, certes, mais ça n’est pas tout: l’Espagne de ces trois dernières années, c’est un seul revers – le 24 juin dernier à Bloemfontein contre les Etats-Unis en demi-finale de la Coupe des Confédérations – en 48 rencontres disputées. Un commentaire, monsieur Hitzfeld? «Dans la vie, on reçoit toujours une chance», sourit l’Allemand. «Et forcément, on n’a jamais été aussi proche du jour où la Suisse fêtera sa première victoire contre cet adversaire. Alors pourquoi pas demain?»

L’imagination de l’être humain a ceci de fascinant qu’elle n’a pas de limite, mais quand même. Comble de malheur – pour ses adversaires, s’entend – l’Espagne n’aborde plus les grandes compétitions dans la discorde sensible. Car le temps où Castillans et Catalans se bouffaient le nez dans le vestiaire, tandis que les Basques mettaient le feu aux poudres, est révolu. «Cela fait de nombreuses années que beaucoup d’entre nous évoluons ensemble», explique le gardien et capitaine espagnol Iker Casillas. «Sur le terrain, nous formons une équipe fantastique et en dehors, nous fonctionnons comme une vraie famille.»

La Roja, qui n’a jamais dépassé le stade des quarts de finale lors d’une Coupe du monde, a également effacé le complexe qui la tenaillait inlassablement en remportant l’Euro 2008. La malédiction est brisée, la confiance de mise: «Il faut faire attention à respecter nos adversaires, à ne pas oublier que d’autres équipes participent à cette Coupe du monde», reprend le portier du Real Madrid. «Mais si nous ne gagnons pas ce tournoi, nous aurons manqué notre objectif.»

Là se niche peut-être l’une des rares bonnes nouvelles pour l’équipe de Suisse. C’est à la fin du mois que l’orchestre de Vicente Del Bosque est censé donner sa pleine mesure. «Nous n’avons pas grand-chose à perdre et c’est sans doute l’une de nos chances», souligne Ottmar Hitzfeld dans un rictus, qui a choisi de donner le brassard de capitaine à Gökhan Inler en l’absence d’Alexander Frei. Quid du schéma de jeu pour contrecarrer l’armada ibérique sur les bords de l’océan Indien?

«Je sais naturellement dans quelle formation nous évoluerons, mais j’ai encore quelques heures devant moi, je déciderai mercredi», élude le sélectionneur helvétique. Une première option consisterait à reconduire le dispositif habituel, en 4-4-1-1, avec Eren Derdiyok en lieu et place de Frei pour soutenir l’unique pointe Blaise Nkufo. Voilà pour la variante «très offensive» selon les termes de l’entraîneur, qui devrait plutôt pencher pour la version «réaliste» afin de tâcher de contrecarrer le «milieu de terrain du siècle»: un 4-1-4-1 avec Benjamin Huggel en gratteur devant la défense. Le milieu de terrain se composerait alors, de gauche à droite, de Tranquillo Barnetta, Gökhan Inler, Pirmin Schwegler et Gelson Fernandes.

Quoi qu’il en soit, la mission s’apparente à gravir l’Everest à mains nues, doubler le cap Horn sur coque de noix par temps d’orage. «Ce sera plus dur qu’il y a quatre ans contre la France [0-0 à Stuttgart]», jauge Philippe Senderos, plutôt réjoui à l’idée de croiser la route de son pays d’origine. «Ce sera difficile, mais nous allons aborder la partie comme des requins, avec l’envie de grandir à travers ce match.»