La saison de golf a repris ce jeudi à Hawaï, au SBS Tournament of Champions, une épreuve qui regroupe tous les vainqueurs de tournois du PGA Tour en 2016. Huit Européens étaient qualifiés à jouer dans l’écrin idyllique du Plantation Course de Kapalua; un seul a fait le déplacement: Russell Knox, un Ecossais installé aux Etats-Unis depuis toujours. Cette statistique illustre un phénomène ancien, profond et étrange: les golfeurs européens rechignent à venir sur le PGA Tour, le circuit professionnel nord-américain. Et ceux qui s’y sont essayés s’y sont souvent cassé les dents, comme Nicolas Colsaert.

Nous sommes à l’automne 2012, et le Belge marche sur l’eau. Il vient de remporter la Ryder Cup, au bout d’un dimanche miraculeux, après avoir notamment battu à lui seul la paire Woods-Stricker le vendredi. Il est 35e mondial, il a la possibilité de jouer à plein temps aux Etats-Unis, et il y fonce avec des illusions plein la tête. Deux ans plus tard, le tableau est aussi sombre que son humeur. Colsaert est redescendu au 152e rang. Pire: son sourire et sa bonne humeur légendaires ont laissé place à un spleen palpable à des kilomètres. C’est une triste évidence: les Etats-Unis ont broyé le frappeur fou d’outre-Quiévrain. Pourquoi? Parce que le Nouveau monde reste un autre monde, même pour ceux qui l’abordent dans des conditions privilégiées.

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Pourtant le plus beau circuit

Le circuit du PGA Tour est pourtant le plus beau de tous. L’argent y coule à flots, avec un million de dollars promis au vainqueur d’un tournoi régulier, et la certitude de s’enrichir si on joue convenablement. A titre d’exemple, le 100e du classement 2016 a empoché 1,1 million de francs, contre 281 000 pour le 100e du Tour européen. Les tracés sont sublimes, tous entretenus à la perfection. Le confort est presque indécent: chauffeurs ou voitures de service, crèches mobiles, épouses elles aussi bichonnées. Demandez n’importe quoi, vous l’obtiendrez.

On a l’impression de jouer pour le Real Madrid tellement ils sont aux petits soins pour nous.

Et c’est presque un problème. «On a l’impression de jouer pour le Real Madrid tellement ils sont aux petits soins pour nous, explique Nicolas Colsaert. Mais quand t’es un Européen habitué à rouler ta bosse, c’est parfois too much de se faire chouchouter comme ça. J’en avais ras-le-bol d’avoir toujours quelqu’un sur le dos à me demander si tout allait bien.» Un caprice de star un peu choquant? Pas vraiment, non. Les gens aux USA font preuve d’une courtoisie jamais démentie, mais quand le préposé à l’accueil vous demande quinze fois par jours: «How you doing, Sir?» sans même s’enquérir de la réponse, il devient facile de se braquer après plusieurs semaines.

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De fait, le golf, même professionnel, reste un art de vivre. Et la culture au quotidien prend une place prépondérante dans l’équilibre du joueur. Comme beaucoup d’autres avant lui, ça n’a pas matché pour Colsaerts: «T’essaies de t’acclimater du mieux possible, mais dans n’importe quelle tranche de vie, bah tu comprends que t’es pas d’ici hein! La façon dont les gens communiquent, vivent leur quotidien et gèrent leur journée… T’es pas élevé dans leur fonctionnement et tu rends compte que t’es à part. J’ai eu du mal.»

4x4, jet-ski et tir à la kalachnikov

Le Bruxellois a bien essayé de s’occuper en dehors des épreuves officielles. Pour des résultats plutôt laborieux, hormis quelques sorties avec ses potes caddies: «J’aurais pété un câble plus vite sans eux. J’ai bien essayé de tuer le temps. Mais là-bas, à part faire du 4x4, du jet ski, ou mitrailler à la kalachnikov au champ de tir pour 50 dollars la demi-heure, il n’y a pas grand-chose à faire! Et c’est long deux ans, à ce régime…»

Rester dans sa chambre, c’est la pire chose qu’un golfeur professionnel puisse faire. Il commence à penser aux putts qu’il a manqués, et tout le reste…

Le triple vainqueur en Majeurs Padraig Harrington, toujours aussi analytique, a bien réfléchi à la question. Il nous dit: «La raison pour laquelle pas mal de joueurs européens se sont plantés aux Etats-Unis est là: ils ne connaissent pas grand monde, restent dans leur chambre, commandent un room service, puis ils regardent les murs et se mettent à penser à leur golf. Ce n’est pas vraiment le bon style de vie. Ma carrière sur le PGA Tour est plutôt réussie, parce qu’un ami m’accompagne tout le temps. On va dîner, on voit des gens, bref on fait n’importe quoi sauf rester enfermés. Ça nous aide à ne pas devenir fous. Je dis même que rester dans sa chambre, c’est la pire chose qu’un golfeur professionnel puisse faire. Il commence à penser aux putts qu’il a manqués, et tout le reste…»

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Harrington, un Irlandais… Les Britanniques y arrivent d’ailleurs plus facilement que les continentaux. Un hasard? Sans doute pas, puisque habitués à la malbouffe depuis leur plus jeune âge (on exagère à peine). Au contraire de notre ami Colsaerts, stupéfait par l’uniformisation des restaurants: «L’Arizona n’a rien à voir avec Floride ou le nord-ouest du pays, mais là-bas, les restos, c’est tous les mêmes, avec la même Caesar Salad partout…»

La liberté de vanner

A la fin du printemps 2014, il a senti que le truc lui échappait complètement: «Je me suis dit: «Je tombe en dépression là, il est hors de question que je remette ça!» Attention, j’adore voyager autour du monde avec mes clubs de golf. Mais les USA à plein-temps, non.» Depuis, il a retrouvé ses potes du circuit européen, à son grand soulagement: «On se chambre tout le temps. En Europe, tu peux te moquer de tout le monde, ce ne sont que des barres de rire. Aux Etats-Unis, ils vont plus facilement prendre ça pour un outrage. J’ai tenté quelques vannes avec eux, mais quand je les ai vus lever les sourcils, j’ai réalisé qu’ils le prenaient de la mauvaise manière.»

En Europe, tu peux te moquer de tout le monde, ce ne sont que des barres de rire.

Depuis, il a aussi retrouvé ses réflexes de grande gueule. Interrogé en décembre dernier par la presse écossaise sur la Ryder Cup 2018, celle qui aura lieu en France, il a balancé toutes dents dehors: «Ce serait bien de la jouer avec mon compatriote Thomas Pieters (actuel 47e mondial et qui a participé à la toute dernière en septembre 2016), histoire de la mettre comme il faut aux Français!» Aujourd’hui, Colsaerts est presque redevenu lui-même: 33e du Tour européen en 2016, et de retour aux portes du top 100 mondial. A trente-quatre ans, il a encore le temps de rattraper les affres de son exil manqué.

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