Toute la planète football reconnaît la paternité de l’Angleterre sur ce jeu, réglementé dès 1863 à travers la Football Association (FA). Toute? Non, car un petit pays, le Paraguay, résiste seul à l’envahisseur culturel et défend la thèse d’une origine guaranie du sport le plus populaire du monde. Ces dernières années, le Ministère de la culture paraguayen tente de propager l’idée selon laquelle ce peuple indigène apparu en Amérique du Sud à partir du XVe siècle fut le premier à jouer au ballon avec les pieds. Enquête dans le sud du pays, sur la mythique route des jésuites.

Pour obtenir un premier élément de réponse, il faut remonter en 1580. Cette année-là, le roi d’Espagne Philippe II demande à la Compagnie de Jésus de partir en mission auprès de la population guaranie dans le but de christianiser les populations autochtones, mais aussi de stabiliser la frontière remise en cause par les bandeirantes. Ces derniers, mercenaires brésiliens propageant violence et terreur, recherchent or et esclaves pour les renvoyer au système de travail colonial de l’encomienda. Suite à cet ordre royal, un ensemble de trente missions émerge dans le bassin du Río de la Plata au cours des XVIIe et XVIIIe siècles: c’est ce que l’on appelle plus communément les Treinta Pueblos. Sept verront le jour au Paraguay et les autres sur les actuels territoires de l’Argentine et du Brésil.

Tout au long de son histoire, le Paraguay restera influencé par la rencontre des Guaranis et des jésuites au XVIIe siècle. Ici, le guarani est aussi reconnu comme une langue officielle à l’instar de l’espagnol. De ce fait, le mode de vie des Paraguayens est resté très éloigné de ce que l’on rencontre ailleurs sur le continent. Le rapprochement unique des deux cultures commence dès la sortie de terre de la première Réduction jésuite en 1609, dans le village de San Ignacio Guazu, appartenant à la province de Misiones située dans le sud du pays. Propre et arborée, la ville est restée un peu hors du temps. C’est au sein de cette dernière que le «Manga ñembosarái», que l’on peut considérer comme l’ancêtre du sport le plus populaire du monde, est né.

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Ni buts ni démarcation au sol

«Manga ñembosarái signifie jeu de ballon avec les pieds dans la langue guaranie», détaille Chrystian Arevalos, historien paraguayen exerçant à Jesus de Tavarangue, mission classée au Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco depuis 1993, en compagnie de celle de Trinidad. «A San Ignacio Guazu, les écrits des pères jésuites José Cardiel et José Manuel Peramas détaillent que les Guaranis pratiquaient cette activité le dimanche, après la messe. Et toute la population y participait. Il s’agissait d’une activité mixte.»

C’était totalement différent, appuie l’historien. Et même si on avait bel et bien deux équipes distinctes, le but du jeu était de conserver le plus longtemps possible le ballon jusqu’à ce qu’une équipe abandonne de fatigue

Chrystian Arevalos, historien paraguayen

Même si tout le monde s’accorde à dire que le football moderne a fait son apparition en Grande-Bretagne, ses prémices sont bel et bien apparues au sein de la «Terre sans mal», comme aimait la décrire son illustre écrivain des temps modernes, Augusto Roa Bastos. «L’expression Manga ñembosarái a fait son apparition dans le dictionnaire de la langue guaranie écrit en 1639 par un autre père jésuite, Antonio Ruiz de Montoya, plus de deux cents ans avant que les Anglais n’inventent le football», s’amuse Chrystian Arevalos avant de poursuivre: «Le ballon était fabriqué grâce à la sève des arbres présents au sein de la réduction, qui se transformait par la suite en caoutchouc. Ainsi, il était léger et rebondissait très vite au sol. Ces témoignages de l’époque racontent la grande agilité des Guaranis balle au pied pour pouvoir le dompter.»

Néanmoins, les règles différaient beaucoup de celles qui régissent le football actuel. Il n’y avait ni buts ni démarcation de l’aire de jeu. «C’était totalement différent, appuie l’historien. Et même si on avait bel et bien deux équipes distinctes, le but du jeu était de conserver le plus longtemps possible le ballon jusqu’à ce qu’une équipe abandonne de fatigue. Il fallait donc de l’adresse mais aussi une grande résistance au niveau physique car cela pouvait durer des heures. Après être apparu à San Ignacio Guazu, le jeu s’est également répandu au sein des différentes réductions jésuites des Treinta Pueblos

Guaranis ou jésuites?

Mais comment savoir si ce ne sont pas les jésuites eux-mêmes qui ont enseigné cette activité aux Guaranis? La question est légitime. Pour cela, le voyage se poursuit au cœur des paysages bucoliques et verdoyants qu’offre le Paraguay, jusqu’à Santa Maria de Fe. Elle fut l’une des plus importantes missions jésuites du Paraguay, construite par le père français Jacques Ransonnier, en 1669, après un premier échec dû aux attaques répétées des bandeirantes au Brésil en 1630. Il s’agit aujourd’hui d’un sublime village où, là aussi, le temps semble s’être arrêté. En face du Musée d’arts jésuites seule une colonie de singes caraya, ou singes hurleurs, qui a désormais pris place sur la place centrale du village, vient briser la quiétude.

«La preuve irréfutable que les Guaranis sont les premiers à avoir pratiqué ce jeu de ballon au pied est venue depuis le Brésil à la suite de la découverte d’une tribu qui pratiquait exactement de la même façon le Manga ñembosarái. Et cette tribu n’avait jamais eu de contact avec d’autres civilisations auparavant», souligne Isabelino Martinez, professeur d’histoire et chargé du fonctionnement du Musée d’arts jésuites. «Par la suite, il y a également cette hypothèse qui évoque la possibilité que les Anglais auraient eu l’idée d’inventer le football après avoir observé des Guaranis jouer au Manga ñembosarái en Espagne, après la signature du traité des limites…»

Le Portugal met la main sur des territoires

Ce traité entre l’Espagne et le Portugal accorde en 1750 au pays lusophone de vastes territoires, où se trouvent sept des trente réductions jésuites. Le roi Charles III d’Espagne ordonne le déplacement de la Compagnie de Jésus des terres cédées et ce sont des milliers de Guaranis qui prennent les armes, accompagnés de quelques pères jésuites durant plusieurs années. «La répression de l’armée portugaise a été féroce. Du côté de l’Espagne, les rapports se sont envenimés également entre la couronne et les jésuites et ces derniers sont exclus de toutes les colonies en 1767. Les missions sont toutes pillées, détruites et abandonnés, majoritairement entre 1817 et 1827. Les ruines que l’on peut désormais visiter ont été restaurées il y a seulement quelques années et les écrits ont pu être analysés il y a peu également», remarque Isabelino Martinez.

Suite au travail de recherche effectué alors, L’Osservatore Romano, journal officiel du Vatican, publiera un article en 2010 expliquant que «les différents témoignages jésuites écrits au Paraguay affirment avec précision et exactitude qu’il y a quelques siècles, les Guaranis jouaient déjà parfaitement ballon au pied et qu’ils sont les véritables ascendants des inventeurs du football».

Les Paraguayens, et notamment les habitants de San Ignacio Guazu, espèrent désormais pouvoir jouir de cette reconnaissance de manière plus globale. Même si cela fait bien longtemps qu’ils jouent au football comme tout le monde, et plus selon les règles du Manga ñembosarái.


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