Grâce aux succès des Zoetemelk, Kuipper, Winnen et Theunisse, l'Alpe-d'Huez était un fief hollandais. C'est désormais une place forte qui sourit aux Italiens. Sous le maillot de Deutsche Telekom et devant le PDG du groupe, le Bergamasque Giuseppe Guerini n'a pas raté le rendez-vous de la station célèbre pour les 21 virages qui conduisent à 1860 mètres d'altitude. Il succède à Bugno (1990 et 1991), Conti (1994), et Pantani (1995 et 1997).

Tentant crânement sa chance à quelque 3 kilomètres de l'arrivée, Guerini est parvenu à s'extraire du dernier carré de grimpeurs pour filer en solo vers la ligne d'arrivée. Une accélération brusque qui laissa impuissants Manuel Beltran, Richard Virenque, Lance Armstrong ou encore Fernando Escartin. Ni le Russe Pavel Tonkov, à nouveau en selle après son passage à vide de mardi, ni Alex Zülle ne parvenaient à le suivre. Giuseppe Guerini, vainqueur d'une étape et troisième du Tour d'Italie en 1998, filait droit au but quand, à 1200 m de l'arrivée, il est entré en collision avec un jeune photographe amateur imbécile au milieu de la chaussée. «L'espace d'une seconde, je suis passé du moment le plus heureux de ma vie au plus dramatique». Guerini est parvenu à rassembler ses esprits et l'énergie qui lui restait pour terminer en force.

Les survivants du déluge

Echouer à cause de l'acte stupide d'un supporter, et aussi par la faute des organisateurs qui n'avaient pas posé de barrières à cet endroit, eût été une injustice. Cette victoire en poche, l'Italien, âgé de 29 ans, peut penser à d'autres sommets. «Je suis venu sur le Tour pour gagner une étape et faire un bon classement. Il me reste donc à améliorer mon rang» – il est 9e à 10'57''.

Jusqu'à cet incident et la montée de l'Alpe-d'Huez, l'étape a été sans saveur. Le menu était pourtant somptueux: ascensions du Mont-Cenis et du terrible col de la Croix-de-Fer, deux difficultés qui donnaient la chair de poule aux survivants du déluge de la veille. Mais les jambes étaient lourdes et les corps meurtris. Lance Armstrong: «Aujourd'hui, mon objectif était uniquement de contrôler la course et conserver mon maillot. J'étais encore fatigué des efforts de la veille.» Même aveu de Laurent Dufaux, décroché durant les premiers kilomètres de l'ascension et auteur d'un retour progressif à quelques centaines de mètres du sommet: «Mardi, j'avais frisé la fringale dans l'ascension vers Sestrières. Aujourd'hui, sans éprouver véritablement de bonnes sensations, je me suis accroché et j'ai fait la montée, seul, au courage. Je sentais encore dans mon corps les souffrances dues au froid et à la pluie de la veille.»

Partis avec audace dans la descente du Mont-Cenis au kilomètre 70, les deux potes Stéphane Heulot et Thierry Bourguignon avaient tenté un coup pour porter haut les couleurs françaises en ce jour de 14 Juillet. Malgré une avance maximale supérieure à 11 minutes et encore plus de 4 minutes à Bourg-d'Oisans, les deux fuyards échouaient au terme d'une chevauchée de plus de 140 kilomètres. D'abord Bourguignon, puis Heulot, rejoint à 4 kilomètres du but. Ils rendirent les armes, victimes du rythme soutenu imposé par les équipes Kelme et Banesto, soucieuses de lâcher Abraham Olano et Christophe Moreau. Au fil des escarmouches, le peloton a volé en éclats. Ne sont restés que les meilleurs. Mais personne – sauf Guerini – n'est parvenu à mettre en danger le maillot jaune. Moins stupéfiant que la veille, Lance Armstrong paraît encore intouchable. Plus sage qu'à l'accoutumée, Richard Virenque en convient: «S'il ne craque pas, la bagarre aura lieu seulement pour le podium.» Olano, Zülle, Dufaux et Escartin ne sont séparés que par un peu plus d'une minute. De quoi pimenter les débats. Sur le bitume et dans les chaumières.