Chefs d’œuvre en péril (1/6)

La guerre de l’Etoile à Bucarest

Champion d’Europe en 1986 en battant le Barça en finale, le Steaua Bucarest est aujourd’hui l’otage d’un conflit entre l’actuel propriétaire, le sulfureux Gigi Becali, et son soutien historique, l’armée roumaine. Le premier possède l’équipe et l’argent, l’autre a le nom, les coupes et gain de cause en justice

Durant la phase de poule de la Ligue des champions, Le Temps rend visite à six anciens vainqueurs de la plus prestigieuse compétition européenne de clubs aujourd'hui tombés dans le rang, pour différentes raisons.

Le soleil de fin de journée enlumine les mornes rues de Giurgiu. Bière à la main, des hommes assis sur des chaises en plastique posées à même le trottoir forment un demi-cercle autour d’une télévision. Un peu plus loin, un jeune garçon pleurniche dans l’allée d’une maison. Petit à petit, les barres d’immeubles décrépits s’effacent, laissant place à un paysage rural. Le stade Marin Anastasovici est planté là, au milieu d’une friche industrielle, derrière des entrepôts. Il est petit (8500 places) mais d’un charme suranné, à l’anglaise, avec ses trois tribunes disjointes et ses toits retenus par des poteaux. A moins d’un kilomètre: le Danube et la frontière bulgare.

Drôle d’endroit pour une rencontre – un barrage aller pour la qualification en Europa League contre le club portugais du Vitoria Guimaraes – que rien, ni drapeau, ni affiche ni aucune espèce d’excitation, n’annonce. Drôle d’endroit, surtout, pour un match à domicile du Steaua Bucarest, ville distante d’une soixantaine de kilomètres.

Mais tout est bizarre dans l’histoire de ce club mythique, entré par effraction dans la légende de la Coupe d’Europe le 7 mai 1986 à Séville. Ce soir-là, le Steaua («étoile» en roumain) – emmené par ses vedettes Marius Lacatus et Laszlo Bölöni – frustre le FC Barcelone en finale de la Coupe des clubs champions. Après 120 minutes d’un score nul et vierge, le gardien Helmuth Duckadam détourne les quatre tentatives catalanes lors de la séance de tirs au but. «Le lendemain, plus de 15 000 personnes nous attendaient à l’aéroport d’Otopeni, se souvient le héros de Séville sur le site web de l’UEFA. Les gens avaient marché de longues heures pour venir nous voir. Et sur le chemin du stade, des dizaines de milliers d’autres nous applaudissaient. L’ambiance était fantastique. Une chose qu’on ne vit qu’une seule fois, ou jamais.»

Batailles devant les tribunaux

Le Steaua Bucarest reviendra en Espagne trois ans plus tard pour une seconde finale, largement perdue cette fois, face au Milan de Gullit et Van Basten (4-0). Ce riche héritage a engendré une guerre de succession entre l’actuel propriétaire du club, l’extravagant homme d’affaires George «Gigi» Becali (61 ans), et son soutien historique, l’armée roumaine, jusqu’à provoquer une crise identitaire. Aujourd’hui, le grand Steaua n’est plus, et ce n’est pas qu’une image: en mars 2017, le club a été contraint par la justice roumaine de changer de nom. Plus tôt, en décembre 2014, il s’est vu interdire l’utilisation de ses emblèmes historiques. Un regard sur l’écran géant du stade de Giurgiu le confirme. Sous le nouveau logo, dont l’étoile a changé de forme, quatre lettres: FCSB (Fotbal Club Steaua Bucuresti). Elles constituent désormais l’appellation officielle de l’équipe.


Retrouvez «La Ligue des trublions», une série de reportages dans les petits clubs des grands championnats réalisée l’an dernier par «Le Temps»


«En 2011, l’armée a intenté une action en justice contre Becali. Elle contestait l’acquisition du club quelques années plus tôt par cet homme, en estimant qu’elle était illégale. Et l’armée a gagné», explique Costin Stucan, journaliste pour le quotidien sportif roumain Gazeta Sporturilor. Sur la terrasse d’un Starbucks bucarestois, la voix calme de ce solide gaillard à la barbe brune contraste avec l’histoire qu’il raconte. Celle, tumultueuse, du Steaua de ces vingt dernières années.

En 1998, la Ligue de football professionnel roumaine contraint l’équipe de la capitale à changer de propriétaire. Fondé en 1947 par le Ministère de la défense nationale, le Steaua a toujours été sous la tutelle de l’armée. Mais le football n’échappe pas aux aspirations de privatisation post-Ceausescu. Une association à but non lucratif reprend le flambeau. Rapidement, la mauvaise gestion des dirigeants oblige le plus grand club du pays à solliciter des financements extérieurs. Gigi Becali – qui a bâti sa fortune grâce à l’élevage ovin et la spéculation foncière – commence à injecter de l’argent dans le club et en devient vice-président. En 2003, il prend les rênes du Steaua en transformant l’institution en société anonyme, dont il devient actionnaire majoritaire.

Renaissance en quatrième division

A ce moment, l’armée, qui contrôle encore le club à distance, ferme les yeux. «Gigi Becali a manœuvré avec les généraux de l’armée, en leur offrant par exemple des vacances, affirme Costin Stucan. Il s’est mis ces personnes dans la poche. Il est évident que des documents nécessaires manquaient au moment de l’acquisition du Steaua par Becali.» Huit ans plus tard, en 2011, l’armée renouvelle ses cadres. L’institution se repenche sur cette acquisition du club par Becali, qu’elle conteste. Et la justice lui donnera raison.

A Bucarest, le quartier de Ghencea est le fief historique du Steaua. Un nouveau stade y est en construction. Il servira de camp de base à des sélections nationales durant le prochain Euro 2020, mais n’hébergera pas le FCSB de Becali. Car l’armée roumaine a décidé de faire renaître le «vrai» Steaua en créant voici deux ans le CSA Steaua Bucarest. L’équipe n’évolue pour l’heure qu’en quatrième division nationale mais, en raison d’une récente décision de justice à nouveau défavorable à Becali, peut s’enorgueillir du glorieux palmarès du Steaua établi entre 1947 et 2003: une Ligue des champions, une Supercoupe d’Europe, 21 titres de champion de Roumanie, 20 coupes nationales. Le FCSB conserve les 11 trophées (dont 5 championnats et 2 coupes nationales) glanés depuis 2003. Un dernier litige – l’armée réclame 37 millions d’euros à Gigi Becali pour usage illégal de la marque «Steaua» entre 2003 et 2017 – se jugera devant la Cour de Bucarest à partir du 5 décembre.

Face à tout cela, les supporters ont de la peine à suivre. Beaucoup ne s’identifient plus au FCSB, dont les affluences peinent à dépasser les 2000 spectateurs en championnat. L’Arena Nationala, enceinte récente de 55 000 places dont l’équipe de Becali est hôte depuis son départ de Ghencea au printemps 2015, sonne creux. Les résultats sportifs sont pourtant honorables. Depuis leur dernier titre en 2015, les «rouge et bleu» ont terminé deuxièmes du championnat lors des quatre dernières saisons et ont atteint les seizièmes de finale de l’Europa League en 2018.

Déçu par l’un, pas représenté par l’autre

«J’étais un ultra du club, j’allais chaque week-end au stade. Mais je suis très déçu de cette situation. Nous étions un grand club et maintenant il n’y a plus rien. Je ne supporte pas ce FCSB, car il ne fait en rien référence au Steaua», soupire Adrian au volant de son taxi. Cet habitant de Giurgiu, où le FCSB a dû s’exiler pour quelques matchs à cause de travaux à l’Arena Nationala, n’ira même pas voir son ancienne équipe de cœur à quelques pas de chez lui. Il ne supporte pas pour autant l’équipe créée par l’armée en 2017. Contrairement à une bonne partie des anciens fidèles, qui permettent au CSA Steaua d’évoluer parfois devant davantage de public en quatrième division…

La gestion du FCSB par Gigi Becali explique aussi le désintérêt des supporters. «Il voit ce club uniquement comme son jouet, déplore Costin Stucan. Il décide de tout: le onze de base, les changements durant le match ou encore les transferts. Il choisit uniquement des entraîneurs qui font ce qu’il exige. Les fans du club ne supportent plus ces attitudes.» Au début du mois d’août, peu après la démission de l’entraîneur après seulement sept journées, certains supporters ont lancé ironiquement des faux billets de banque sur le terrain avec le portrait de Becali imprimé. Ils ont aussi déployé une banderole sur laquelle il était écrit: «On en a marre de ton incompétence! Trouve un entraîneur et laisse-le faire son travail!»

La réputation de l’homme d’affaires ne joue pas non plus en sa faveur: il a passé deux ans derrière les barreaux entre mai 2013 et avril 2015 pour tentative d’arrangement de matchs et échanges illégaux de parcelles de terrain – sur fond de corruption – avec l’armée à la fin des années 1990. Ancien membre des parlements européen et roumain, toujours prompt à se mettre en scène dans des décors ostentatoires, il a été épinglé plusieurs fois par des groupes de défense des droits de l’homme pour misogynie, homophobie et racisme. Gigi Becali, lui, reste persuadé que son FCSB est le légitime Steaua Bucarest, malgré les décisions de justice, et continue de reprendre à son compte les riches heures du Steaua dans la communication du club.

Retrouver le lustre d’antan

A Giurgiu, les joueurs du FCSB font de leur mieux face à Guimaraes. Le niveau est plutôt bon et il y a finalement une ambiance très conviviale dans les tribunes. Environ 4000 personnes sont venues, dont apparemment une bonne partie d’habitants de Giurgiu. Le club le plus populaire du pays garde des partisans un peu partout, même si, en tribunes, les maillots du Barça sont à peine moins rares que ceux du Steaua.

Faute d’avoir su concrétiser ses actions, l’équipe quitte la pelouse sur un 0-0 frustrant. En zone mixte, Thierry Moutinho sort des vestiaires habillé aux couleurs de son nouveau club. Le Genevois n’a pas joué, mais il garde le sourire. «Je suis arrivé de Cluj à la mi-juillet, explique-t-il. J’ai donc dû m’intégrer rapidement et me remettre à niveau physiquement. Le premier mois s’est très bien passé.» Son compère français en attaque Harlem Gnohéré, passé notamment par le FC Bulle et UGS au début de sa carrière, partage le même enthousiasme: «Il y a deux ans, j’ai signé ici car je connaissais le glorieux passé du Steaua. C’est une fierté de porter ce maillot. C’était la meilleure solution pour moi qui souhaite jouer le titre et la Coupe d’Europe chaque année.»

Mais l’épopée européenne s’est achevée au match retour à Guimaraes (défaite 1-0). Il n’y aura pas d’Europa League cette saison, et pas de trophée européen, comme le rêvait Gigi Becali. «S’il continue à gérer le club d’une manière aussi catastrophique, il ne gagnera rien pendant les cent prochaines années», lui promet Costin Stucan. Sera-ce suffisant pour que le CSA Steaua refasse son retard et ajoute quelques étoiles sur son prestigieux maillot?

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